Nobel

L’épique bataille diplomatique à Oslo

Pékin aura tout tenté pour dissuader les Etats de participer à la cérémonie en l’honneur du dissident Liu Xiaobo. Le Comité Nobel d’Oslo se félicite de son côté des soutiens obtenus

L’épique bataille diplomatique à Oslo

pour discréditer le Prix Nobel de la paix

Norvège Pékin aura tout tenté pour dissuader les Etats de participer à la cérémonie en l’honneur du dissident Liu Xiaobo

Thorbjorn Jagland, le président du Comité Nobel norvégien, avait un ton presque victorieux jeudi à Oslo: après avoir annoncé ne pas vouloir participer à la cérémonie de remise du Prix de la paix, a-t-il expliqué en conférence de presse, l’Ukraine et les Philippines «ont changé d’avis». Au décompte final, 20 pays seront absents et 45 représentés ce vendredi dans la capitale norvégienne. Voilà pour la bataille des chiffres entre le Comité Nobel et Pékin. En réalité, ce Nobel de la paix 2010 s’est transformé en bras de fer diplomatique aux allures de croisades, au nom de valeurs antinomiques, chaque camp faisant hier le décompte de ses troupes.

L’attribution du Prix Nobel de la paix, le 8 octobre dernier, au dissident chinois Liu Xiaobo condamné à 11 ans de prison pour «subversion du pouvoir d’Etat» a été vécue comme une monumentale perte de face pour Pékin. Plutôt qu’ignorer le camouflet – comme Moscou en d’autres temps –, le Parti communiste chinois en a fait une ­affaire de principe dont dépend l’avenir de son modèle de développement – que l’on peut résumer par l’appellation de capitalisme autoritaire. La contre-attaque a été aussi immédiate qu’idéologique. Dès la mi-octobre, Pékin a menacé de «conséquences» les pays qui participeraient à la cérémonie de remise du prix. Concrètement, la Norvège, le pays hôte, en a été la première victime: réunions bilatérales annulées, négociations d’un accord de libre-échange suspendues.

Le ton est monté au fil des semaines. Jusqu’à mardi dernier où la porte-parole du Ministère chinois des affaires étrangères a qualifié de «clowns» les acteurs qui se présenteront à la cérémonie. «Ce prix n’est pas contre la Chine, s’est défendu Thorbjorn Jagland. Il est pour toutes ces personnes en Chine qui pensent que les progrès économiques doivent s’accompagner de réformes politiques.» L’ancien diplomate norvégien a précisé que l’évolution de la Chine était un enjeu majeur pour l’avenir de la planète et que ce prix était destiné à favoriser l’émergence d’une économie sociale de marché dans un cadre démocratique.

En début de semaine, Pékin expliquait avoir une majorité d’Etats, plus d’une centaine, soutenant sa position. Le Comité Nobel a rétorqué que c’était une étrange interprétation puisque plus des deux tiers des Etats ayant une ambassade à Oslo, les seuls invités (65 en tout), seront représentés à la cérémonie. Par ailleurs, il n’est pas inhabituel que des pays se fassent excuser à cette occasion. Parmi les principaux absents, on note la Russie, l’Egypte, le Pakistan, l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Irak ou encore Cuba, le Venezuela, l’Argentine, le Maroc et l’Algérie.

Thorbjorn Jagland estime qu’il y a plusieurs explications, mais il s’est abstenu de préciser lesquelles. Elles peuvent se résumer de la façon suivante: il y a les Etats qui ont voulu signifier leur soutien à la Chine, ceux qui sont de toute façon en désaccord avec la remise de prix à des dissidents et ceux, enfin, qui ont cédé aux menaces de rétorsion économique.

C’est le cas de la Serbie, qui ne s’en est pas cachée. Belgrade a toutefois aussi rappelé le soutien de Pékin durant la guerre du Kosovo. Les membres de l’Union européenne (UE), qui pour une fois ont réussi à trouver une position commune envers la Chine, n’ont pas cédé aux pressions. L’UE a fait remarquer mercredi à la Serbie qu’une adhésion à son espace politique impliquait également le respect des droits de l’homme. Outre les Européens, on retrouve dans le camp du soutien au Comité Nobel toutes les grandes démocraties. Les Etats-Unis, mais aussi le Brésil, l’Afrique du Sud, le Japon, la Corée du Sud et surtout l’Inde. Ce dernier pays a longuement hésité à la veille d’une visite programmée du premier ministre chinois Wen Jiabao à New Delhi. S’il s’est rallié au Comité Nobel, ce n’est pas au nom des droits de l’homme, mais pour faire passer un message politique auprès de Pékin. Les relations entre les deux capitales sont tendues et le gouvernement indien a fait le choix de montrer qu’il ne se laisserait pas intimider dans les négociations pour régler leurs nombreux contentieux, notamment de frontière.

Le revirement de dernière minute – inexpliqué – des Philippines est symptomatique des calculs que n’ont pas manqué de faire de nombreux Etats. Pékin ne peut pas aujourd’hui déclarer que ce prix décerné à un opposant chinois n’est soutenu que par une simple coalition d’Etats occidentaux, de pays du Nord ou de nations riches. Le Comité Nobel norvégien peut se féliciter de l’appui dont il dispose étant donné les pressions très fortes de la part de la deuxième puissance économique mondiale. Mais Pékin n’a sans doute pas tort en affirmant que beaucoup plus de pays – n’ayant pas de mission diplomatique à Oslo – seraient prêts à se ranger derrière sa position.

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