antiquités

Bataille acharnée pour le sarcophage romain bloqué aux Ports Francs

La Turquie réclame la restitution d’une œuvre antique rarissime, saisie par les douanes à Genève. Les antiquaires visés se défendent: la pièce viendrait de leur collection familiale

La riposte des marchands de sarcophages

Marché de l’art La Turquie réclame la restitution d’un chef-d’œuvre romain bloqué à Genève

Les antiquaires visés se défendent

Un dimanche soir, en décembre 2010, Julien P., stagiaire des douanes juvénile et noiraud, regarde distraitement le journal télévisé en dînant dans son appartement du Chablais vaudois. Son intérêt s’éveille lorsqu’il voit apparaître à l’écran le profil aquilin de Jean-Claude Gandur, milliardaire genevois et grand collectionneur d’art. Lorsque le reportage évoque un sarcophage romain qu’il a renoncé à acheter en raison de ses origines douteuses, c’est l’étincelle: «Ça a fait tilt direct, se souvient Julien P. Je me suis dit: «Ça y est, c’est notre sarcophage.»

Cette pièce rarissime est peut-être le plus important chef-d’œuvre jamais découvert dans une enquête suisse concernant le commerce d’objets archéologiques. Sa saisie aux Ports Francs de Genève – révélée fin mars par la RTS – témoigne des difficultés de la lutte menée par les autorités helvétiques contre les trafics qui continuent d’alimenter le marché international des antiquités.

L’ironie veut que cette trouvaille exceptionnelle soit due pour partie à un parfait novice. A l’automne 2010, Julien P. est un jeune diplômé en archéologie qui a postulé aux douanes pour un stage. «Un jour, raconte-t-il, mon chef m’a donné un dossier en me demandant: Tu peux jeter un œil?» Il s’agit de contrôler les locaux utilisés aux Ports Francs de Genève par Phoenix Ancient Art, une galerie dont les propriétaires ont déjà eu des ennuis judiciaires aux Etats-Unis et en Egypte dans des affaires de trafic d’antiquités. Conduite par des douaniers basés dans les Ports Francs, cette visite n’est pas une perquisition, juste un contrôle administratif, annoncé par écrit à la société visée une semaine à l’avance.

Grâce à ses contacts dans le milieu archéologique, Julien P. a reçu un «tuyau». Lors de leur «contrôle d’inventaire» aux Ports Francs, les douaniers trouveront «éventuellement quelque chose d’important, de volumineux».

En pénétrant dans les salles sécurisées des antiquaires aux Ports Francs, les douaniers inspectent un étonnant foisonnement d’objets anciens. La provenance de certains leur paraît problématique: deux sarcophages anthropomorphes venus du Liban, un couvercle de sarcophage en céramique, des pieds de statue en basalte égyptiens, un plat en argent, des cartons de pots en pierre… Et puis, dans un recoin, dominant tout le reste par sa masse et sa beauté, le sarcophage de marbre aux bas-reliefs représentant les travaux d’Hercule. C’est lui, «l’objet volumineux» dont parlait leur informateur.

Mais le sépulcre, lourd de plus d’une tonne, est intransportable. Et les agents fédéraux n’ont pas d’élément probant indiquant une origine illicite. Ce n’est qu’en voyant Jean-Claude Gandur à la télévision, quatre jours plus tard, que Julien P. réalise qu’il tient une piste sérieuse.

Des contacts sont pris avec le Musée d’art et d’histoire de Genève, dont l’homme d’affaires, qui a fait fortune dans le pétrole, est le principal mécène. L’institution confirme aux douaniers que Jean-Claude Gandur, qui a déjà acheté des objets chez Phoenix, a été approché au printemps 2010 pour acquérir le sarcophage. Valeur estimée: entre 1 et 4millions de dollars.

Soucieux de la provenance du chef-d’œuvre, Jean-Claude Gandur demande alors son avis au musée. Une expertise est réalisée. Elle conclut que l’objet vient de l’atelier de Dokimeïon, une cité réputée pour son marbre et située non loin de l’actuelle ville turque d’Antalya. A l’étage médian de sa frise inférieure, le sarcophage porte la signature caractéristique de ces sculpteurs, une fine résille de marbre appelée «kima lesbienne». Les scènes représentant Hercule qui ornent son pourtour sont typiques du IIe siècle de notre ère, une époque imprégnée d’idéaux chrétiens où le héros devient un dieu qui triomphe du mal et incarne l’espoir de l’au-delà.

Il n’existe dans le monde que 19 pièces comparables, et celle-ci est l’une des mieux conservées. «Ce sarcophage est vraiment d’intérêt mondial, estime Jean-Yves Marin, le directeur du Musée d’art et d’histoire. Il n’est pas dans le corpus [des objets déjà répertoriés], et c’est quasiment le plus beau de tous.»

Tout le problème est là: comment expliquer qu’un objet aussi prestigieux surgisse ainsi sur le marché, sans avoir jamais fait l’objet de recension auparavant? «Il est beaucoup trop exceptionnel pour qu’on n’en ait pas eu connaissance, ajoute Jean-Yves Marin. Un archéologue aurait tout de suite annoncé cette découverte. Même s’il venait de la collection d’un milliardaire excentrique, ce dernier aurait été très fier de le montrer à un archéologue, et une annonce aurait été faite.»

Les experts du musée et les archéologues étrangers sondés par ce dernier tombent d’accord: il y a un fort risque que l’objet provienne d’une fouille illicite. Selon les autorités turques, le pillage aurait eu lieu en 2001 dans les ruines de la cité antique de Perge, près d’Antalya. Une source, dont l’identité reste confidentielle, aurait même affirmé aux archéologues que les séparatistes kurdes du PKK, qui utilisent le trafic d’antiquités pour financer leur rébellion, auraient fait sortir l’objet de Turquie.

Face à ces conclusions, Jean-Claude Gandur renonce à acheter le sarcophage. Il en était pourtant manifestement amoureux, le jugeant, à l’été 2010, «digne du Louvre ou du British Museum». «Je n’ai pas pour principe de commenter publiquement des œuvres que je n’acquiers pas», fait-il savoir aujourd’hui.

Alertée par les Suisses, la Turquie réclame désormais l’objet, avec une certaine véhémence (lire ci-contre). Elle a adressé une demande d’entraide à la justice genevoise, qui a accepté d’entrer en matière. Une enquête est aussi ouverte en Suisse pour infraction présumée à la loi sur le transfert des biens culturels (LTBC). Mais les enquêteurs restent prudents: «Il est extrêmement difficile de prouver quoi que ce soit dans une affaire de ce type, souligne une personne qui connaît le dossier. Il n’est pas exclu qu’au final il faille libérer l’objet.»

Les détenteurs actuels du sarcophage, les frères Hicham et Ali Aboutaam, qui dirigent la galerie Phoenix, contestent la provenance illicite du sarcophage. Celui-ci serait entré dans la collection de leur père défunt, Suleïman, au début des années 90, déclare au Temps leur avocat, Bastien Geiger. Il aurait même été étudié «par un expert suisse» aux Ports Francs, dans les années 1994-1995. Une attestation le prouvant aurait été remise à la justice genevoise.

Second argument: dans leur demande d’entraide, les autorités turques mentionnent deux trous découverts en avril 2001 près de Perge, d’où le sarcophage aurait été extrait illégalement. Or leurs dimensions – 1 mètre sur 3 pour le premier, 50x70 cm pour le second – sont trop restreintes pour avoir contenu le chef-d’œuvre romain, large de 1,45 m et long de 2,34 m.

Enfin, le sarcophage est sorti de Suisse en 2003 pour être restauré à Londres, avant de revenir à Genève en 2009. Pour les autorités, ce retour équivaut à une importation, et l’objet tombe sous le coup de la LTBC, entrée en vigueur en 2005. «Ce raisonnement est totalement erroné», soutient Bastien Geiger, qui précise que toutes les formalités douanières ont été respectées lors du voyage de l’œuvre en Grande-Bretagne. Selon lui, c’est le régime antérieur, beaucoup moins restrictif, qui prévaut. Appliquer la LTBC dans ce cas risquerait d’ouvrir la voie à des dizaines de demandes de restitution visant les antiquités des musées suisses prêtées à l’étranger, par exemple.

Qui a raison? Ce sera au procureur genevois en charge du dossier, Claudio Mascotto, de le déterminer – et de renvoyer, ou non, le sarcophage en Turquie. «Une affaire de restitution prend dix ans, cela peut durer encore cinq, six, sept ans», soupire Jean-Yves Marin, du Musée d’art et d’histoire. Guère plus qu’un clignement d’œil dans la vie de cet objet vieux de bientôt dix-neuf siècles et qui, comme le dit Bastien Geiger, «existera sans doute encore dans 2000 ans».

Une source affirmeque l’objet aurait été sorti de Turquiepar les séparatistes kurdes du PKK

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