Energie

Quartier en mode éco

Faire d’un site industriel une ville intelligente, voilà le défi de Stockholm avec son nouveau projet d’envergure. Quelque 12 000 logements connectés seront bâtis ici. Le challenge? Le coût des solutions

C’est un endroit qui ne ressemble ni à la Louisiane, ni à l’Italie. Nino Ferrer ne l’aurait pas chanté. Il l’aurait même détesté, c’est sûr. C’est un endroit très contaminé, où la poussière du ballet perpétuel des camions vous intoxique, malgré la verdure environnante. C’est une ambiance de bout du monde, où l’on rase tout. Pour déconstruire, construire, reconstruire, et le tout en mieux. Dans une logique urbanistique extrêmement réfléchie, dans un esprit d’innovation énergétique sans cesse renouvelée. Après l’écoquartier de Hammarby Sjöstad, qui a fait référence, les autorités de Stockholm se sont lancées dans un nouveau projet d’envergure au nord-est de la ville. C’est ici, dans ce quartier au nom nordique (lisez imprononçable) Hjorthagen, que le Stockholm Royal Seaport sort de terre.

Le développement de ce district prévoit la construction de 12 000 logements d’ici à 2030 et la création de 35 000 emplois. «Les travaux ont démarré en 2009 et les premiers locataires ont pu entrer à l’automne 2012, explique Steffan Lorentz, chef de projet pour la ville. Actuellement, nous construisons quelque 600 appartements et, ensuite, cela continuera.» A la chaîne, donc.

Dans la rue, en ce mois de juin, des hommes font les singes. Au sens propre. Ils grimpent dans les arbres, avec leurs habits orange de protection. «Nous coupons toutes les branches qui dépassent afin de faciliter le passage des camions.» Car qui dit logement dit aussi toutes les voies d’accès qui sont repensées, puis goudronnées. La décontamination des sols amplifie encore le chantier.

En effet, la zone, qui s’étend jusqu’en bordure de mer, a vu l’exploitation d’une usine à gaz entre 1893 et 2011, l’arrêt de cette dernière étant inclus dans ce projet. Les bâtiments typiques aux briquettes rouges seront réhabilités en espace d’art notamment. Quant au plus grand gazomètre – un réservoir visible loin à la ronde –, il accueillera à terme une tour de plusieurs centaines d’appartements. Imaginée par les architectes suisses Herzog & de Meuron, la hauteur du bâtiment (quelque 140 mètres) n’est pas encore définitive. «Il y a des oppositions», glisse le coordinateur de projet, qui rappelle que la capitale suédoise n’est encore guère habituée à ces immeubles qui dépassent. La zone des ports sera également entièrement revue et les containers seront transférés ail­leurs.

Mais que se cache-t-il derrière ce projet à 60 milliards de couronnes suédoises (9,1 milliards de francs), qui attire des visiteurs de Chine, du Japon, des Etats-Unis et de villes européennes? Pourquoi la ville mobilise-t-elle près de 40 personnes, dont une très large partie de consultants? Après avoir été élue capitale verte européenne en 2010, Stockholm veut continuer à servir d’exemple dans sa gestion du territoire et de ses ressources. Les ambitions sont sans équivoque: rendre ce quartier indépendant des énergies fossiles d’ici à son terme (2030) et réduire l’émission de CO2 au-dessous de 1,5 tonne par personne, contre actuellement 4,5 tonnes en moyenne à Stockholm. Pour cela, dans ces nouvelles constructions, la dépense énergétique ne doit pas dépasser 55 kW/h par mètre carré, contre 90 jusqu’à présent.

Le quartier du projet Norra Djurgardsstaden, comme l’appellent les autochtones, sera vert, branché, et équilibré (entre les zones, entre les locations et les ventes, entre les populations). Surtout, il constituera un vaste réseau intelligent (smart grid). En effet, un consortium de plusieurs géants, comprenant le groupe suisse ABB, Ericsson et Electrolux, ainsi que le Royal Institute of Technology (KTH), planche sur des solutions technologiques nouvelles, dans ce programme intitulé «réseaux intelligents». C’est le groupe d’énergie finlandais Fortum qui mène ce projet et ambitionne de créer un réseau de distribution électrique intelligent à grande échelle. Fortum, très présent sur le site puisqu’il y exploite une usine de biocarburants pour le réseau de chauffage à distance de la ville, a son siège à quelques mètres du port. Collaborateur à la division électrique du groupe, Johan Ander s’occupe du développement de cette «smart city». Enfin, le terme est pour l’heure présomptueux, puisqu’un seul appartement test est totalement équipé. «Avec 10 000 euros (12 100 francs), le coût du système est trop élevé, confie le spécialiste. Nous devons trouver des solutions, en travaillant avec des technologies sans fil, pour le réduire.» L’objectif est même de le diviser par cinq pour atteindre 2000 euros.

«La consommation d’électricité, c’est quelque chose qu’on ne voit pas, qui est intangible, poursuit-il. Nous devons donner aux consommateurs les outils pour VOIR leur consommation et analyser comment cela influence leurs comportements», explique Johan Ander. Ainsi, les machines à laver le linge – puis les frigos, les congélateurs, etc. – sont connectées et le ménage peut choisir de faire démarrer sa machine lorsque l’impact environnemental est au plus bas. «Ou quand le prix est le plus avantageux. D’ailleurs, ce sera intéressant de voir s’il y a conflit entre les deux ou comment les choix s’opèrent», note-t-il. Avec ces appareils communicants, le consommateur pourra ainsi planifier sa stratégie énergétique pour le jour suivant, directement via son smartphone, par exemple.

En Suède, le secteur des habitations et des services représente quelque 37% de la consommation énergétique finale, l’industrie 39% et le secteur des transports 24%, selon les chiffres de l’Agence suédoise de l’énergie. Le projet en est encore à ses premiers balbutiements. Vingt appartements vont être prochainement équipés, puis 170 en 2015. L’objectif est que l’ensemble de la zone soit «intelligente» à terme. «Tous les bâtiments seront également couverts de cellules photovoltaïques pour assurer une production énergétique locale. Ici, nous avons par exemple appris d’autres projets similaires (notamment l’écoquartier de Hammarby Sjöstad), où, en raison de défaut de maintenance des panneaux solaires, le système n’a pas très bien marché», souligne le collaborateur de Fortum.

Il faut comprendre que les technologies ne sont pas révolutionnaires, mais qu’elles ambitionnent, avec l’intégration des prix dynamiques, de faire des consommateurs des producteurs et sur tout des acteurs à part entière de la stratégie énergétique.

On n’en est pas encore là. Par exemple, Emilie peut voir sa consommation d’électricité, mais en réalité elle ne s’en préoccupe pas plus que cela. Cette jeune maman de deux jumeaux a acheté un appartement de rez-de-chaussée, dans un lotissement flambant neuf du quartier, parce qu’il est très proche des facilités et que la nature y est agréable. «On peut jeter notre nourriture dans un tube, qui est ensuite récupérée au sous-sol», explique-t-elle. Les autres déchets sont triés dans des bacs spéciaux avant d’être aspirés à une vitesse de 70 km/h par un compresseur enfoui vers un pipeline, qui les conduira à l’unité de traitement. Cela devrait permettre, selon la ville, une réduction de 90% de la pollution engendrée par les camions bennes.

Si Stockholm encourage l’utilisation des transports publics – d’ail­leurs, une seule place de parc pour deux appartements a été planifiée –, la question des transports, et notamment de la recharge des véhicules électriques, a également été longtemps étudiée, pour que le système intelligent gère au mieux les périodes de recharge. «Il faut pouvoir les avancer et les reculer en fonction des pics de demande», poursuit Johan Ander. Ce qui implique également la gestion d’aspects légaux entre les consommateurs et le fournisseur d’électricité, qui devront être clairement établis dans les contrats.

Si le groupe finlandais s’implique tant dans ce laboratoire à grande échelle, c’est également pour savoir comment, à terme, il pourra choyer 1,2 million de consommateurs avec de nouveaux services.

Fin juin, trois chercheurs de la Chalmers University of Technology à Göteborg ont dressé un portrait des projets de smart grid en Europe, comme par exemple un modèle de maisons et machines intelligentes à Mannheim en Allemagne (200 logements) ou le projet de gestion des charges des véhicules électriques sur l’île de Bornholm, au Danemark. Si le projet du Royal Seaport et celui de Hyllie, vers Malmö, sont moins avancés qu’ail­leurs en Europe, ils sont aussi de plus grande envergure et utilisent une plus large palette de technologies. «Royal Seaport va notamment inclure deux technologies – un système central de gestion du réseau intelligente et un système d’optimisation des charges pour les véhicules électriques – qui sont peu utilisées en Europe», notent les auteurs du rapport.

Le chemin vers le succès est encore long. En parallèle, Fortum investit 500 millions d’euros dans une nouvelle usine de biocombustibles (chaleur et électricité), ce qui lui permettra d’accroître sa production d’un tiers. Celle-ci sera prête en 2016 et permettra de réduire les émissions de CO2 de 650 000 tonnes par an. Bref, un pas vers l’objectif d’indépendance des énergies fossiles dans ce quartier, qui fut pendant très longtemps le territoire de chasse préservé du roi.

Le consommateur pourra ainsi planifier sa stratégie énergétique pour le jour suivant, directement via son smartphone

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