Matières premières

Le retour du bois

L’industrie forestière finlandaise vend de moins en moins son produit phare: le papier. Pour survivre, elle a décidé de miser sur des produits révolutionnaires

Une attelle, un stylo, une paire de lunettes, un chewing-gum anti-carie, un emballage truffé d’électronique: dans son bureau de la rue Salomonkatu, au centre d’Helsinki, le porte-parole de l’Association finlandaise des forêts Kai Lintunen sort de ses armoires les produits les plus hétéroclites. Ravi de créer la surprise. Car, au-delà de leur variété, ses échantillons ont deux points communs: ils sont composés d’une des matières les plus rustiques qui soient, le bois, tout en présentant les caractéristiques les plus modernes, sophistication technique et conformité à la protection de l’environnement.

La Finlande retient son souffle. La forêt, qui couvre 73% de son territoire (record européen), est sa richesse de toujours. Celle qui a soutenu son économie et forgé sa culture au long de son histoire, dans ses périodes de misère comme dans ses heures de prospérité. Avec la métallurgie, l’électronique et la chimie, elle reste aujourd’hui l’une de ses principales industries. Un secteur qui compte pour près d’un cinquième de ses exportations, représente 5% de son produit intérieur brut et emploie 3,5% de sa main-d’œuvre. Or, le domaine a sombré dans la crise.

Le produit phare de l’industrie forestière finlandaise, le papier, se vend de moins en moins depuis quelques années. Et les raisons du phénomène ne sont pas liées aux fluctuations ordinaires de la conjoncture. Elles ont des causes structurelles sur lesquelles l’industrie locale n’a pas de prise. Côté offre, une concurrence croissante d’autres pays producteurs situés en Amérique du Sud et en Extrême-Orient, des régions où la main-d’œuvre est notoirement meilleur marché qu’en Europe du Nord. Côté demande, un changement d’habitude des consommateurs occidentaux, qui recourent de plus en plus à des appareils électroniques pour s’informer, au détriment de la lecture des journaux et des livres.

Cette tendance lourde a des conséquences dramatiques. «Nous sommes en train de perdre le marché du papier, avertit Taina Veltheim, conseillère au Département des ressources naturelles du Ministère finlandais de l’agriculture et de la sylviculture. Entre les usines qui ont fermé et les unités qui ont été supprimées au sein d’entreprises plus vastes, c’est environ un quart de l’appareil de production qui a disparu en quelques années.»

L’évolution est particulièrement malvenue. La Finlande, qui a entrepris dans le courant des années 1960 un grand programme de réhabilitation de ses forêts, n’a plus eu depuis longtemps autant de bois à disposition. Selon Marja Hilska-Aaltonen, autre conseillère au Ministère de l’agriculture et de la sylviculture, le pays en compte aujourd’hui 22 milliards de m3. Une quantité qui augmente de 100 millions par année et se réduit dans le même temps, pour cause de récoltes et de pertes, de 60 millions. Ce qui signifie qu’au total, bien que largement exploitée, la ressource croît annuellement de 40 millions de m3.

Les compétences abondent également. La Finlande abrite un tissu dense de sociétés forestières, composé aussi bien de géants globalisés comme UPM, Stora Enso et Metso que de petites et moyennes entreprises disséminées par centaines sur l’ensemble de son territoire. Autant d’acteurs aujourd’hui menacés.

Résister. Telle a été la décision des principaux protagonistes du drame. Le gouvernement d’Helsinki a donné le ton dans son «programme forestier national 2015». «La profonde récession économique qui a commencé en 2008 a changé pour longtemps les structures économiques et financières et augmenté l’incertitude globale, reconnaît-il. Pour la Finlande, ce développement signifie que le changement se poursuit, étant donné que l’économie nationale est hautement dépendante des exportations. L’activité industrielle basée sur les ressources naturelles ne peut plus être profitable à moins de réformer les structures de production et les modes de fonctionnement.»

Mais les autorités finlandaises ne s’arrêtent pas là. Après avoir reconnu la profondeur et la brutalité de la crise, elles soulignent que l’évolution du monde offre aussi de nouvelles possibilités aux industriels. Le changement climatique ne rend-il pas désirables les produits à base de bois, dont le cycle de vie n’engendre que de faibles émissions de CO2? L’épuisement de certaines ressources non renouvelables ne valorise-t-il pas cette ressource renouvelable par excellence qu’est la forêt? Les arbres se révèlent en réalité plus précieux que jamais. Le tout est de parvenir à en tirer d’autres produits que le papier et le matériel de construction habituels.

Or, le bois se prête à une telle reconversion. Composé de matériaux – comme la cellulose, l’hémicellulose et la lignine – aux caractéristiques remarquables, il est sensiblement plus riche que son usage passé le laisser supposer. La cellulose, par exemple, présente une résistance à la traction extrêmement élevée. Elle est de plus aisément modifiable chimiquement, ce qui permet de varier ses propriétés selon les besoins.

Vice-présidente exécutive chargée de la recherche stratégique au Centre de recherche technique de Finlande VTT, Anne-Christine Ritschkoff exerce ses fonctions à Espoo, près d’Helsinki, sur l’immense campus de l’Université d’Aalto, spécialisée dans la recherche technologique. «Les matières organiques ont des propriétés intéressantes dont le potentiel est encore largement ignoré, assure la chercheuse. Les terres agricoles peuvent en fournir, mais je considère que ces espaces doivent être consacrés exclusivement à la production de nourriture. Il reste les forêts, qui sont actuellement mal valorisées, dans le sens où l’on pourrait utiliser bien davantage et bien plus intelligemment leurs résidus.»

La procédure à suivre consiste à découper l’arbre pour en tirer du bois de construction, puis à fractionner le reste (résidus de tronc, écorce, branches, poudre) pour obtenir des composants de base de taille minuscule, telle la nanocellulose. Comment? «Il s’agit là de méthodes de fabrication secrètes, commente Anne-Christine Ritschkoff. De manière très générale, disons qu’elles recourent à la chimie, à la mécanique et aux enzymes.» Une fois obtenue cette «pâte» inédite, il s’agit de l’utiliser, en la combinant souvent avec d’autres composants, pour créer de nouveaux matériaux et fabriquer in fine de nouveaux produits.

«Le bois est bon à tout faire, assure Kai Lintunen. Il est susceptible de fournir non seulement des produits plus performants dans ses filières traditionnelles de la construction et du papier. Il peut aussi investir de nouveaux secteurs comme la production de plastiques et de carburants. Traité de manière sophistiquée, il a le potentiel du pétrole.»

Juuso Konttinen, vice-président d’UPM chargé des nouveaux secteurs d’activités, abonde dans ce sens. Au siège de sa grande entreprise, à deux pas du port des ferries, dans le cœur d’Helsinki, il raconte avec passion la révolution en marche. «Il y a longtemps que nous envisagions de développer une gamme de produits radicalement différents, se souvient-il. Mais c’était là une décision lourde de conséquences. Nous nous sommes résolus à la prendre voilà cinq ans, quand nous nous sommes convaincus que les surcapacités de la production de papier en Europe commandaient de nous réinventer.»

La production de papier, qui a représenté 67% des ventes d’UPM en 2012, va rester encore longtemps une activité de première importance. Mais la force de frappe de la société – son réseau de collecte du bois, ses usines de traitement, ses équipes d’ingénieurs – est désormais mise au service de l’innovation. Une innovation sans précédent pour l’industrie forestière depuis l’invention du papier.

Diverses possibilités de développement se dessinent. Juuso Konttinen présente d’abord la piste des «biocomposites», des granulats élaborés à base de plastique traditionnel et de cellulose. L’objectif final est de remplacer totalement le plastique par le bois. Les ingénieurs d’UPM n’y sont pas encore. Mais le progrès est déjà sensible, puisque leur produit contient les deux matières en parts à peu près égales.

Les propriétés attendues de ce granulat sont notamment la robustesse, la rigidité, l’absence d’odeur et la souplesse d’utilisation. Les objets qui en sont tirés présentent de plus des qualités non recherchées au départ comme une certaine douceur au toucher, une bonne isolation thermique et un potentiel acoustique intéressant. Sur le plan environnemental, cette invention ne permet pas seulement d’intégrer 50% de matière renouvelable; selon UPM, elle se révèle aussi aisément recyclable et permet de réduire l’empreinte carbone du produit fini de 30 à 60% par rapport au plastique ordinaire.

Cette nouvelle substance à base de bois est susceptible d’entrer dans la composition de nombreux produits. Elle a d’ores et déjà été adoptée, d’ailleurs, par plusieurs industriels finlandais. Un fabricant d’enceintes acoustiques professionnelles, Genelec, a choisi d’en faire profiter l’une de ses nouvelles gammes de haut-parleurs. Et un producteur de mobilier, Puustelli, a décidé de l’utiliser dans différents meubles de cuisine.

Une autre piste tracée par Juuso Konttinen concerne les «biofibres», des fibres microscopiques tirées de la cellulose. Mêlés en toutes petites quantités à de l’eau, ces filaments produisent un gel aux qualités séduisantes.

Ces biofibres donnent de nouvelles caractéristiques aux éléments auxquels elles sont ajoutées. Selon UPM, elles forment des solutions très visqueuses susceptibles de renforcer certains matériaux sans les alourdir pour autant. Des qualités utiles dans les produits les plus variés, du béton aux emballages et des peintures aux fluides de forage.

Mais de tous les nouveaux débouchés du bois, le principal est la production de biocarburants. Le marché est ici énorme. «La demande mondiale, qui s’élevait à 94 millions de tonnes en 2010, est annoncée à 249 millions de tonnes en 2020», indique Sari Mannonen, docteur en biochimie et directrice chargée des biocarburants chez UPM.

La Finlande elle-même ne va pas manquer de produire ces prochaines années un effort particulier en ce sens. Dans une directive datée de 2009, l’Union européenne lui a demandé d’élever la part du renouvelable dans sa consommation d’énergie de 28,5% à 38% entre 2005 et 2020. Elle a simultanément invité ses Etats membres à augmenter dans les mêmes délais à 10% au moins la part des biocarburants dans leur «consommation totale d’essence et de gazole destinés au transport». Un objectif qu’Helsinki a décidé de doubler. Autant de défis que le pays scandinave ne pourra relever sans l’apport du bois.

Les biocarburants d’origine forestière peuvent être tirés du résidu liquide, à la consistance de gélatine, laissé par la fabrication de la pâte à papier. Profitant de cette occasion de synergie entre activités traditionnelles et nouvelles, UPM a entrepris la construction d’une grande raffinerie de biocarburants sur son site de Lappeenranta, à quelque 200 kilomètres au nord-est d’Helsinki. Un investissement de près de 200 millions de francs censé entrer en phase de production à partir de 2014 et atteindre dans de brefs délais un volume de 120 millions de litres de diesel renouvelable par année. Ce qui devrait représenter à terme un quart de la quantité de biocarburants que la Finlande s’est engagée à consommer à l’horizon 2020.

Le nouveau produit, le BioVerno, sera parfaitement compatible avec les véhicules standards et pourra donc être consommé comme n’importe quel diesel, assure UPM. Il affichera en sus de belles performances environnementales, puisqu’il sera issu à 100% d’une matière renouvelable et n’émettra que 20% des émissions de CO2 des carburants classiques extraits du pétrole.

Le BioVerno est en phase de test. Quatre Volkswagen ont actuellement pour mandat de l’utiliser pendant plusieurs mois sur quelque 20 000 kilomètres afin de s’assurer de sa qualité. Les résultats sont attendus en fin d’année. Si tout se passe bien, une seconde phase d’essai commencera alors avec des véhicules lourds, des bus en l’occurrence.

Le mode de production de ces biocarburants est appelé à se diversifier. Si UPM a choisi d’exploiter dans un premier temps le résidu liquide de la production de pâte à papier, ses ingénieurs comptent bien employer également à l’avenir d’autres matières: des résidus solides, débris de coupes, écorces et copeaux. D’après les estimations de l’entreprise, un million de tonnes de biomasse devrait permettre de produire à terme quelque 100 000 tonnes de biodiesel.

«Pour les grandes entreprises forestières, les biocarburants représentent un bon moyen d’entamer la diversification de leur portfolio, explique la chercheuse Anne-Christine Ritschkoff. Si l’expérience est une réussite, elles auront par la suite la possibilité de se lancer dans la production à gros volumes d’autres biens également intéressants pour elles, des plastiques, des emballages, des fibres textiles.»

Au siège d’UPM, Juuso Konttinen se montre confiant. Ces nouveaux produits, il en est certain, répondent à une demande croissante des consommateurs occidentaux, soucieux de ménager les ressources naturelles. Ils sont non seulement en train de prouver leur capacité à remplacer le pétrole, une matière première condamnée à s’épuiser. Ils ont les qualités environnementales qui manquent dramatiquement aux hydrocarbures: ils sont renouvelables à 100%, se révèlent aisément recyclables et présentent au long de leur cycle de vie un faible impact sur l’environnement.

«Le goût des consommateurs pour les solutions de type bio rejoint le désir des industries de réduire leur dépendance à l’égard des combustibles fossiles, observe le vice-président d’UPM. Les ­exemples d’initiatives ne manquent pas. Coca-Cola entend ­augmenter le nombre de ses bouteilles et autres canettes sans ­augmenter pour autant son empreinte environnementale. Procter & Gamble a pour ambition ­d’utiliser 100% de matériaux renouvelables et recyclables. Toyota entend employer 20% de bioplastiques et de matériaux recyclés en 2015.»

Autre avantage de la situation: les produits sophistiqués issus du bois exigent des compétences de pointe que peu de pays possèdent dans le monde. Avec eux, la Finlande pourrait bien réussir à se distinguer à nouveau. Et distancer pour un temps ces rivaux latino-américains et extrême-orientaux qui ont commencé à la rattraper sur le marché du papier.

Pour couronner le tout, ces objets devraient dégager une plus-value sensiblement supérieure à celle qu’autorisent les produits issus traditionnellement du bois. «Le papier n’est pas ce qu’il y a de plus rentable, conclut Kai Lintunen dans un grand sourire. Des emballages intelligents, bourrés de senseurs reliés directement à votre téléphone portable, le sont bien davantage. Et c’est sans parler des feuilles intelligentes actuellement en développement et susceptibles de devenir les iPad de demain…»

De tous les nouveaux débouchés du bois, le principal est la production de biocarburants

Publicité