Editorial

Une politique européenne face à la Turquie

Combien d'attentat la Turquie devra-t-elle endurer pour que l'Europe ouvre les yeux sur la situation délétère qui règne à ses frontières?

Combien d’attentats la Turquie devra-t-elle endurer pour que l’Europe ouvre les yeux sur la situation délétère qui règne à ses frontières? Une centaine de morts et le bilan s’alourdit encore après le carnage qui a eu lieu samedi à Ankara. Le gouvernement a déclaré un deuil national de trois jours, mais cela ne suffira pas à tarir les larmes ni à apaiser les tensions. L’absence de revendication augmente l’inquiétude: la menace semble partout, et personne ne peut être écarté d’emblée de la liste des suspects. L’identité des poseurs de bombe ou des kamikazes, lorsqu’elle sera établie, ne suffira pas à faire la lumière sur toutes les responsabilités. Car en plus des criminels qui ont appuyé sur le détonateur et des commanditaires, l’écheveau des complicités indirectes tend une toile qu’il sera difficile de défaire.

La Turquie, empêtrée dans ses contradictions, souffre. Les guerres en Syrie et en Irak, les deux grands voisins, ont largement contribué aux tensions actuelles. Mais le président Recep Tayyip Erdogan a aussi joué d’une influence néfaste. Il n’a pas mis la bombe mais a pavé le chemin des incendiaires. Il n’est pas le seul coupable. Alors qu’il avait besoin d’aide, les Européens ont détourné les yeux et se sont lavé les mains des menaces que faisait peser la Syrie sur ses voisins.

En laissant les islamistes syriens étendre leurs réseaux en Turquie et y prospérer, Recep Tayyip Erdogan a joué avec le feu. Au détriment de la laïcité et des minorités religieuses. En abandonnant résolument les négociations de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Recep Tayyip Erdogan a relancé le cycle infernal des attaques et des représailles. Ces conflits dessinent des lignes de front qui courent désormais à l’intérieur de la société turque. Il ne s’agit pas seulement d’affrontements entre militants et forces de l’ordre, mais de groupes entiers opposés les uns aux autres composant une mosaïque de camps ennemis: les démocrates, les islamistes, les laïcs, les Kurdes, les minorités religieuses inquiètes. Recep Tayyip Erdogan a fait exploser la Turquie. Qui peut encore le dire? Le gouvernement a muselé les médias, toute critique est considérée comme sédition criminelle. Vendredi, Bülent Kenes, le rédacteur en chef du quotidien turc en anglais Today’s Zaman, a été embastillé pour des tweets jugés insultants envers le président.

L’Europe reste silencieuse, elle a abandonné la Turquie qui ne pouvait seule faire face à l’arrivée de plus de deux millions de Syriens. Ecœurée de les voir débarquer sur les plages grecques, elle veut obtenir d’Ankara que la Turquie les reprenne et les garde chez elle. En échange: des cacahuètes! Ce marché de dupes est inacceptable pour Ankara. L’Europe voudrait que les Kurdes soient en première ligne contre les djihadistes, mais eux aussi elle les a abandonnés. Tout comme elle a abandonné les journalistes et les défenseurs des droits de l’homme qui tiraient la sonnette d’alarme. Contradictions, politique du court terme et paralysie, l’Europe est engluée. Pourtant, ce qui arrive en Turquie nous concerne en premier chef et aura chez nous des répercussions. Nous devons donc avoir une politique turque.

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