France

Diplomatie française, l'obsession des contrats

Avec l'objectif de dépasser les dix milliards d'euros de commandes lors de sa visite de deux jours en Arabie Saoudite, entamée ce lundi, le premier ministre Manuel Valls confirme que le pays des droits de l'homme favorise aujourd'hui sans honte les relations sonnantes et trébuchantes

Arrivé à Riyad ce lundi, Manuel Valls affolera-t-il autant le compteur à commandes que le prince héritier saoudien – et ministre de la Défense – Mohamed Ben Salman, reparti le 24 juin de Paris après avoir signé pour près de 10 milliards d’euros de contrats? L’objectif est en tout cas avoué et affiché par le premier ministre français qui, durant deux jours, conduira la «plus nombreuse délégation» tricolore envoyée en Arabie Saoudite depuis dix ans.

L’enjeu diplomatique et politique de cette visite? La stabilité du très volatil Moyen-Orient avec, en tête, trois dossiers clefs: l’avenir de Bachar Al Assad à la tête de la Syrie gangrenée par Daech, l’ouverture de l’Iran après l’accord sur le nucléaire et plus généralement la question de la fracture chiites-sunnites qui ensanglante la région. Mais l’essentiel des discussions portera surtout sur le commerce bilatéral florissant. Vingt-trois projets de contrats sont aujourd’hui à l’étude entre la France et l’Arabie Saoudite, pour un montant total de plusieurs dizaines de milliards d’euros. En tête de gondole? La possible fourniture au premier producteur mondial de pétrole de deux réacteurs nucléaires EPR, assortie d’un contrat de formation à la sécurité des installations et à la gestion des déchets. Et la commande très attendue par Riyad d’une trentaine de navires-patrouilleurs «Made in France» pour faire la police dans le très stratégique détroit pétrolier de Bâb El Mandeb.

Que le premier ministre ou le président français – invité en mai par Riyad à un Conseil de coopération des monarchies du Golfe – se transforment en VRP lors des visites des pétromonarchies avec lesquelles la France entretient un «partenariat stratégique approfondi» et très rémunérateur n’a rien de nouveau. On se souvient du volet saoudien de «l’affaire Karachi» dont l’ombre pèse toujours sur l’ex premier ministre Edouard Balladur, soupçonné d’avoir profité de rétro-commissions liées à la vente, en 1994, de frégates à l’Arabie Saoudite et de sous-marins au Pakistan. En 2006, fort de sa non-participation à l’intervention anglo-américaine en Irak, Jacques Chirac avait essayé en vain de vendre des Rafale au royaume wahhabite. Nicolas Sarkozy et son bras droit Claude Guéant étaient ensuite revenus à la charge. Or, plus surprenant pour ceux qui espéraient un fort virage droit-de-l’hommiste après son élection, le «président normal» François Hollande s’est à son tour engouffré dans la brèche avec deux négociateurs en chef: son ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius et celui de la Défense Jean Yves Le Drian, qui s’est rendu, depuis 2012, plus d’une dizaine de fois en Arabie Saoudite, aujourd’hui premier client de l’industrie française de l’armement.

La modernisation du Quai d’Orsay

«François Hollande s’est très vite fait au rôle de «casque bleu-blanc-rouge» à la tête d’une France en mouvement qui affirme agir en garant des responsabilités et des «valeurs» de l’Europe tout en les remisant dès qu’il s’agit de remplir le tiroir-caisse» explique Xavier Panon dans son livre «Diplomatie française» (Ed. de l’Archipel). Un diplomate de l’Elysée, cité dans l’ouvrage, confirme: «Il a une grande confiance dans la capacité de la France et il est gonflé, incroyablement sûr de lui» Sur fond d’une révolution accélérée au Quai d’Orsay, mis depuis trois ans par Laurent Fabius au service de l’action économique dans une dizaine de pays ou régions classées «prioritaires», dont l’Arabie Saoudite et les Etats du Golfe…

Cette révolution diplomatique, une image la résume et une équipe la conduit. L’image est celle du «speed dating» organisé entre diplomates et entrepreneurs français et étrangers fin septembre, lors de la rituelle semaine annuelle des ambassadeurs. Elle est aujourd’hui diffusée en boucle sur les écrans à l’accueil du ministère, avec sous-titres et zoom sur les drapeaux de tous les pays où la France, avec son troisième réseau diplomatique mondial (après les États-Unis et la Chine), dispose d’une représentation permanente. L’équipe est celle que dirige depuis la fin septembre Agnès Romatet, nouvelle patronne de la Direction de l’économie internationale et des entreprises, «arrachée» en 2012 au Ministère des finances avec le secrétariat d’Etat au commerce extérieur. Résultat: le «Quai», aux us et coutumes forgés par des figures historiques telles que Talleyrand ou Aristide Briand, est désormais doté d’un Conseil économique de 94 ambassadeurs, accompagnés d’une dizaine de représentants spéciaux, souvent issus du sérail politique. La Russie est cajolée par l’ex ministre socialiste souverainiste Jean-Pierre Chevènement. L’ex ministre chiraquienne Anne-Marie Idrac veille sur les Emirats arabes unis. L’ancien patron de Renault Louis Schweitzer, l’homme de la fusion avec Nissan, courtise le Japon. L’ancien conseiller de François Mitterrand Jean-Louis Bianco fait le va-et-vient avec l’Algérie. Martine Aubry a la responsabilité de la Chine mais peine, elle, à s’imposer face au sillon creusé par l’ancien premier ministre de droite Jean-Pierre Raffarin.

«On s’est bien recalé»

«Les mêmes qui nous reprochaient notre attitude de diplomates compassés et surannés trouvent désormais ce dispositif commercial trop offensif. Cela veut donc dire qu’on s’est bien recalé» explique un conseiller de Laurent Fabius. D’autant que l’offensive en cours en Arabie Saoudite et en Egypte, grands acheteurs du savoir-faire militaire et civil français, en cache déjà une autre dans la région: celle vers l’Iran, où une délégation ministérielle d’une cinquantaine de personnes s’est rendue le 22 septembre, après une première visite de Laurent Fabius en juillet. Les échanges commerciaux entre Paris et Téhéran ont dégringolé de 3,7 milliards d’euros en 2004 à 550 millions en 2014, et les exportations françaises vers l’Iran ont été divisées par cinq durant la période. Possible d’y remédier, après la fermeté envers le régime des mollahs dont la France a fait preuve à Genève puis Lausanne, lors des pourparlers nucléaires? «Au contraire, risque un conseiller présidentiel. La mondialisation donne de l’écho à ceux qui prennent des positions fortes. Avoir une voix qui porte, c’est aussi se faire respecter». Surtout, jugent les détracteurs de cette posture trop rhétorique, si l’Elysée se montre en coulisses bien plus conciliant qu’en public, sur des dossiers aussi épineux que celui de la Syrie.

Autre carte enfin que Manuel Valls compte faire valoir à plein lors de son séjour à Riyad la pétrolière: l’actuelle responsabilité «économique» de la France pour le climat, à un mois et demi de l’ouverture de la COP 21 à Paris. L’Arabie Saoudite n’a pas encore publié sa contribution nationale aux réductions d’émissions. Les pays du Golfe détestent le sujet de la décarbonisation de l’économie. Mais si un accord contraignant survient en décembre au Bourget, il leur faudra s’adapter. D’où la nouvelle offensive menée par Paris pour convaincre les Saoudiens de se lancer dans le nucléaire nouvelle génération… pour compléter leur parc annoncé de 17 centrales sur leur territoire d’ici 2032, et délaisser les réacteurs traditionnels achetés jusque-là par le royaume à la Russie et à la Corée du sud.

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