Inde

La viande de bœuf divise l’Inde

Dans la religion hindouiste, pratiquée par une majorité d’Indiens, la vache est un animal sacré qu’il est interdit de tuer ou consommer. Le débat est ravivé, après le lynchage d’un musulman soupçonné - faussement - d’avoir mangé du bœuf. Reportage

«Je me couvrirai avec honneur du sang des tueurs de vaches!», scande Vijaykant Chauhan, le biceps gonflé et le fusil en joue. Pour prouver sa détermination, l’homme n’a pas hésité à brandir son arme devant l’autel kitsch d’un temple hindou dédié aux vaches sacrées, dans son refuge qui abrite 150 bovidés. A 37 ans, Vijaykant Chauhan est en croisade. Il se définit comme «un guerrier de l’hindouisme». Sa mission: châtier «les mauvais musulmans» qui oseraient consommer ou abattre des vaches. Il se targue d’être l’objet de plus de cent plaintes déposées auprès de la police contre ses expéditions punitives. Avec son treillis de camouflage et ses lunettes de soleil, le militant pro-hindou arbore le style des commandos militaires avec un faux air de caïd tiré d’un film de Bollywood. Dans les rues de Saharanpur, une ville d’Uttar Pradesh à l’importante minorité de musulmans, il ne passe pas inaperçu, chevauchant sa vieille bécane «pour surveiller le coin»…

«Le gouvernement essaie de créer un climat de violences communautaires... C’est la politique du bœuf»

Le contexte est sensible: un peu plus au sud, à Dadri, un musulman s’est fait lyncher le 28 septembre par une horde de deux cents hindous qui l’accusaient d’avoir mangé de la vache. En réalité, les restes retrouvés chez le défunt se sont avérés être du mouton. La polémique sur la viande bovine s’est à nouveau enflammée en Inde, attisée par des déclarations controversées de politiciens du parti nationaliste hindou au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP). Elle confronte le courant des fondamentalistes hindous, en confiance sous les auspices du gouvernement de Narendra Modi, avec les tenants du sécularisme, qui dénoncent un affront aux libertés fondamentales. «Le gouvernement essaie de créer un climat de violences communautaires, accuse la militante Kavita Krishnan, qui dirige All India Progressive Women’s Association. C’est la politique du bœuf.» D’après un comité formé par des chercheurs de Delhi, «l’hystérie collective de Dadri n’a pas été spontanée mais préméditée par des groupes qui défendent l’hindutva (l’idéologie des nationalistes hindous, ndlr).» Plus de dix jours après les faits, Narendra Modi s’est exprimé sur l’incident, appelant sobrement le pays «à rester uni».

L’Inde, premier exportateur de viande bovine

Dès sa campagne électorale, Narendra Modi avait agité la menace d’une «révolution rose», c’est-à-dire de l’abattage bovin. L’Inde est pourtant le premier exportateur au monde en la matière. La plupart des Etats indiens ont déjà adopté des régulations sur l’abattage des vaches et, en mars, le Maharashtra a durci sa législation. Les minorités y ont vu une influence croissante des extrémistes hindous. «La persécution des musulmans au nom de la protection des vaches relève d’un agenda politique», affirme Zafarul Islam Khan, président de All India Muslim Majlis-e Mushawarat (AIMMM).

L’incident de Dadri rappelle en tout cas que la profanation présumée de symboles, en Inde, peut encore mettre le feu aux poudres. On se souvient de la grande révolte des Cipayes, en 1857 : les soldats s’étaient mutinés après une rumeur qui suggérait l’usage de la graisse de bœuf pour les fusils. «Les tensions communautaires ne sont pas nouvelles et un événement anecdotique peut cristalliser la violence, commente le sociologue Deepak Metha. Mais l’impunité dont jouissent les groupes d’extrême-droite est une nouveauté.»

Et les incidents fusent. La confusion entre buffles, bœufs et vaches va bon train. Nombre de conducteurs de camions transportant du bétail ont été agressés sur les routes menant aux abattoirs. Au Cachemire, seule région à majorité musulmane, un «beef ban», interdiction stricte de consommation bovine, a été implémenté en septembre. Ce week-end, trois conducteurs venant du Cachemire ont échappé de justesse à une attaque à l’explosif. Un politicien local, Rashid Ahmed, a été battu, le 9 octobre, par des membres du BJP, après avoir organisé une «beef party» en soutien à la victime de Dadri. «Est-ce que j’agresse ceux qui mangent du porc ou boivent de l’alcool?», a-t-il demandé.

Dans les grandes villes, les réactions protestataires se sont multipliées. A Chennai, 300 personnes ont participé à une distribution de curry au bœuf. «Le gouvernement essaie de nous imposer un régime alimentaire, a déclaré l’organisateur R.P. Amudhan. C’est une violation flagrante de nos droits fondamentaux.» Au Kerala, à Thiruvananthapuram, hindous et musulmans ont partagé un plat de bœuf en agitant des pancartes: «Nous mangeons du bœuf! Venez nous tuer.»

«Quand on entend parler d’une vache tuée, on se rend sur place pour battre les coupables et brûler leurs véhicules»

«Consommer du bœuf est une provocation, commente Vijaykant Chauhan, tout en caressant les imposants bovidés de son refuge. La vache est une déesse. Si quelqu’un attaque ma religion, je me défends.» Lui a été formé au sein du Sangh Parivar, une famille d’organisations dont le BJP est l’aile politique. Il a commencé par le RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh), la matrice ultranationaliste, puis a été enrôlé par les milices du Bajrang Dal. «Mais je suis parti car nous devions suivre les ordres comme des robots.» Et s’est mis à son propre compte. Il se bat contre le «Love Jihad», c’est-à-dire les jeunes musulmans qui flirtent avec des femmes hindoues pour, selon lui, les convertir à l’Islam. Il est aussi un fervent adversaire de la Saint-Valentin. Et, surtout, sa fondation pour la défense de la vache fait recette. «Derrière moi, il y a des centaines de sympathisants», avance-t-il. Un réseau qui avait été mobilisé pour soutenir la campagne de Narendra Modi, et que Vijaykant Chauhan tient aujourd’hui en alerte via l’application «WhatsApp». «Quand on entend parler d’une vache tuée, on se rend sur place pour battre les coupables et brûler leurs véhicules, raconte-t-il. Ensuite, on demande à la police de faire son devoir». Lui est certain d’avoir fait le sien: il dit avoir sauvé indistinctement «10 000 vaches sacrées et 5000 femmes hindoues».

Ce lundi, à Dadri et en signe d’apaisement, un mariage musulman a été célébré, après que la communauté hindoue a assuré aux familles qu’elles ne couraient aucun danger. Et quelques voisins, hindous, ont rejoint les festivités.

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