Syrie

Staffan de Mistura: «Les prochaines élections syriennes ne compteront pas»

Le compte à rebours pour une transition politique est lancé. Première étape: une nouvelle Constitution dans six mois. L’envoyé spécial de l’ONU, Staffan de Mistura, répond aux questions du «Temps»

Ce lundi doivent reprendre à Genève les pourparlers visant à mettre fin à la guerre en Syrie. Le respect d’un cessez-le-feu relatif sur le terrain changera-t-il la donne? L’envoyé spécial de l’ONU, Staffan de Mistura, se veut confiant.

Le Temps: La dernière tentative de démarrer les pourparlers a échoué. En quoi la situation est-elle différente aujourd’hui?

Staffan de Mistura: Le 3 février dernier, j’ai décidé de suspendre les négociations notamment parce que les deux délégations étaient en train de s’embourber dans des questions de procédure qui nous éloignaient de la substance. La poursuite des combats et les difficultés liées à l’acheminement de l’aide humanitaire rendaient impossible la discussion sur les vrais enjeux politiques. Surtout, j’ai reçu des centaines de messages de la part de citoyens syriens qui nous demandaient que ces pourparlers ne soient pas une simple conférence inutile, mais qu’ils aient des effets visibles et concrets sur leur situation.

J’ai beaucoup réfléchi à ces messages et j’ai usé de mon droit d’interrompre les pourparlers. Et vous avez vu le résultat: la réunion à Munich du groupe international de soutien pour la Syrie (ISSG, composé des Etats liés à la résolution du conflit) s’est accordée sur une accélération de l’aide humanitaire et sur une proposition assez ferme et détaillée pour un cessez-le-feu. Rien n’est encore parfait, mais cela nous permet d’entrevoir un sens d’espoir et de volonté.

- Soyons clairs: le précédent round des négociations a coïncidé avec une offensive massive de l’armée syrienne et de l’aviation russe autour d’Alep. Avez-vous des garanties pour que cela ne se reproduise pas?

- Aucune garantie, excepté le fait que le cessez-le-feu est en train de tenir, grosso modo. Il y a eu des accidents sur le terrain, et il continuera d’en avoir. Mais nous avons réussi à les contenir grâce au centre opérationnel, géré par l’ONU, et qui réunit les Russes et les Américains ici à Genève. Ainsi, lorsqu’il y a un accident, ils contactent leur ami, collègue, partenaire pour que l’accident en tant que tel puisse être contenu. Le cessez-le-feu parfait n’existe pas, mais ce qui est fondamental, c’est de pouvoir contenir un engrenage de représailles et de contre-représailles.

- Ces deux derniers jours, l’armée syrienne a entrepris des bombardements à l’Est d’Alep, qui sont considérés comme les plus graves depuis l’entrée en vigueur de la trêve. Qu’allez-vous faire s’ils se poursuivent?

- Dans ce cas de figure, je convoque les Russes et les Américains, qui sont les vrais garants du cessez-le-feu. Les Russes ont de l’influence sur le gouvernement; les Américains sur les pays qui soutiennent les groupes d’opposition. Je ne peux pas entrer dans le détail, mais à propos d’Alep, il y a eu immédiatement des activités russo-américains afin de contenir ces actions.

- A-t-on progressé dans la question de délimiter les zones où le cessez-le-feu devra continuer de s’appliquer?

- Le cessez-le-feu exclut deux groupes: Daech (l’État islamique) et Jabhat al-Nosra (qui a fait allégeance à Al Qaïda). Pour Daech, la limitation est très claire, mais Al-Nosra a souvent travaillé sur le terrain avec d’autres groupes qui sont partie prenante au cessez-le-feu. Il y a donc le danger que le gouvernement syrien puisse interpréter l’accord de manière à ce qu’il lui permette de continuer de frapper ces différents groupes. Al-Nosra pourrait être tenté de rester très proche de ces autres groupes afin de ne pas être frappé, ou alors de menacer de les considérer comme des «traîtres» s’ils se désolidarisent de lui. Il y a donc une certaine ambiguïté sur laquelle nous devons travailler. Elle n’est pas suffisante pour mettre en danger le cessez-le-feu, mais cela permet, de bonne foi ou de mauvaise foi, de justifier des attaques.

- La Russie n’est-elle pas à la fois arbitre et l’un des acteurs principaux de ce conflit? En êtes-vous réduit à devoir compter sur sa bonne volonté?

- La délégation américaine est très active ici. Il n’y a pas seulement des diplomates mais aussi des militaires et toute une équipe d’experts. Cela aide beaucoup à éviter un possible soupçon de mauvaise foi. Mais je dois dire aussi que du côté russe, je perçois une vraie intention de voir fonctionner le cessez-le-feu.

- La question d’une présence des Kurdes syriens à Genève est-elle résolue?

- J’ai le mandat de trouver des formules, même à géométrie variable, pour être aussi «inclusif» que possible. Les Kurdes syriens sont une composante importante du pays, donc il faudra trouver une formule dans laquelle ils puissent avoir l’occasion d’exprimer une opinion sur la Constitution et la gouvernance du pays.

- Passons au volet politique. Selon vous, des élections doivent avoir lieu en Syrie dans 18 mois. D’où vient ce délai?

- Je n’ai rien inventé. Cela figure dans les résolutions du Conseil de sécurité et dans les résultats des réunions de Vienne de l’ISSG. La nouveauté, c’est que le compte à rebours va commencer dès le lundi 14 mars, sans attendre les premiers pas de la transition ou qu’on se mette d’accord sur une formule politique acceptable par tous. Voilà comment j’ai décidé de l’interpréter. Car, sinon, le danger est qu’on repousse sans cesse cette échéance.

- Ce délai si court est-il crédible?

- Avant qu’on parvienne au cessez-le-feu, on me disait qu’il faudrait négocier pendant six mois pour convaincre les 96 groupes armés qui ont souscrit à l’accord et les neuf pays qui étaient plus ou moins directement engagés dans les combats. C’est ambitieux, j’en conviens. Mais dans la vie, les délais sont très utiles.

- Avez-vous fixé des jalons tout au long de ces 18 mois?

- D’ici six mois, il faudra avoir une nouvelle gouvernance et une nouvelle constitution. Nous serons évidemment flexibles. J’ai déjà organisé des élections en Irak et en Afghanistan. Dans un cas, les combats avaient repris et dans l’autre, il y avait eu une tempête de neige pendant deux mois. Nous avons dû nous adapter, mais il faut avoir des points de repère.

- Six mois pour obtenir une nouvelle constitution, vraiment?

- Oui. On peut la rédiger en 48 heures. Il faut la négocier. Il n’est pas non plus impossible de mettre en place rapidement un gouvernement de transition. Bien sûr, on pourrait encore attendre deux ou trois ans, après tout les Syriens ont déjà tenu cinq ans…

- Pensez-vous que la détermination de la communauté internationale à obtenir un changement de régime soit toujours aussi forte?

- Le contexte est aujourd’hui très différent. Plusieurs éléments ont accéléré la prise de conscience de la communauté internationale. Tout d’abord, la crise des réfugiés a réveillé les dirigeants européens et aussi américains. L’intervention russe a changé également l’équation. Enfin, Daech continue d’avancer et de mener des attaques à Paris, aux Etats-Unis ou au Canada. Il y a un nouveau sens de l’urgence.

- Y compris sur la nécessité de parvenir à un changement de régime?

- A Vienne, le groupe de soutien pour la Syrie s’est mis d’accord pour continuer à ne pas être d’accord. Mais il y a cette formule commune: elle dit qu’il faut une nouvelle gouvernance, une nouvelle constitution et de nouvelles élections.

- Le président syrien Bachar el-Assad a annoncé la tenue d’élections parlementaires pour le 13 avril. Ces élections font-elles partie de ce calendrier?

- Pour moi, les seules élections qui comptent sont celles décidées par le Conseil de sécurité. Même s’il y a des élections demain ou après-demain, il y en aura de nouvelles, cette fois-ci supervisées par l’ONU. Ces scrutins désigneront non seulement le Parlement mais aussi le futur président de la Syrie.

- On vous sent bien plus confiant à la veille de la reprise des discussions…

- Mettez-vous à la place des Syriens. Pour la première fois depuis cinq ans, alors que l’escalade militaire était constante, ils ont vu une réduction substantielle des hostilités. L’acheminement de l’aide humanitaire progresse. Les «task forces» (chargées de vérifier le cessez-le-feu et l’acheminement d’aide) comprennent tous les pays qui sont engagés dans la guerre en Syrie. Avant, la Turquie, le Qatar ou l’Arabie saoudite pouvaient toujours dire qu’ils n’étaient pas associés aux efforts diplomatiques. Il y a aussi le très net sentiment que les Etats-Unis et la Russie se concertent concrètement pour que le conflit en Syrie ne se transforme pas en guerre régionale.

- Que se passera-t-il si ces négociations échouent? Les Etats-Unis parlent d’un plan B avec une partition de la Syrie?

- Il y a avant tout un plan A et c’est celui des négociations. S’il devait faire faillite, l’alternative serait le retour à la guerre. Est-ce la volonté des Syriens, du Moyen-Orient et de l’Europe? Non.


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