
La quête d’une diva de jazz exotique
Les ambiances interlopes de Raymond Chandler, les rêveries vagabondes de Paul Auster, la musique évanescente d’Haruki Murakami, et voilà que se dessine le visage du Néo-Zélandais Chad Taylor, qui reprend à son compte les recettes de ces romanciers pour les adapter à la géographie fantomatique d’une ville aux formes incertaines: la troublante et énigmatique Auckland, «où l’on n’est jamais que de passage». C’est là qu’est né Chad Taylor, en 1964, et c’est là qu’il s’est frotté à l’écriture en publiant d’abord des nouvelles dans les revues de son pays. Puis, la trentaine passée, il a fait une courte escapade vers le cinéma avant de s’attaquer au roman en signant une trilogie qui figure désormais aux premières loges des lettres néo-zélandaises: Shirker, Electric et Salle d’embarquement, déjà traduits chez Christian Bourgois.
Ce qui frappe, chez le wonder boy des antipodes, c’est son goût pour les déambulations urbaines, mais c’est également son écriture, si singulière: une sorte d’hypnose, avec ses ralentis, ses plans rapprochés, ses phrases somnambuliques, ses longs travellings qui épinglent les moindres détails. A l’évidence, le stylo de Chad Taylor est aussi une caméra et le roman, pour lui, est d’abord un art du regard. «Ce que l’on écrivait ces dernières années en Nouvelle-Zélande me décevait un peu, explique-t-il. J’avais l’impression qu’on parlait trop, qu’on ne montrait pas assez. Ça ne disait rien des endroits que je connaissais, ceux où j’ai grandi, en particulier la banlieue sud d’Auckland. Il y a là une énergie formidable, une vie souterraine fascinante même si la ville, en devenant de plus en plus internationale, perd peu à peu son identité. Cela me perturbe, mais j’essaie dans mes livres de retrouver cette identité-là.» Lire Chad Taylor, c’est donc découvrir les secrets d’une cité en perpétuelle métamorphose. Avec des personnages qui s’égarent, se cherchent, se damnent. Et sont contraints de mener malgré eux de très vertigineuses enquêtes, comme dans tout bon polar.
C’est le cas de Robert Marling, le narrateur de L’Eglise de John Coltrane. Cet architecte à l’âme usée jusqu’à la corde est un habitué des tables de poker d’Auckland. Il y perd beaucoup d’argent mais c’est à une autre perte qu’il va être confronté: un message sur son portable lui annonce la mort de son père, Lewis, et cette disparition sera pour lui le point de départ d’une aventure assez déboussolante. Car, outre une fabuleuse collection de vieux vinyles de jazz, son père lui a laissé le plus étrange des héritages: le premier chapitre d’un manuscrit intitulé L’Eglise de John Coltrane. S’agit-il d’une biographie du légendaire saxophoniste, que Lewis avait jadis écouté à Paris? Non. Il n’est pas question de Coltrane dans ce manuscrit, mais d’une mystérieuse chanteuse née en Chine en 1919, Li Jin, une sing-song girl qui se produisait au Pearl Tea Room, une boîte de Shanghai où elle fut une «diva de jazz exotique» avant que ses traces ne disparaissent dans les ténèbres de l’ère maoïste.
C’est son histoire que voudrait reconstituer Robert Marling. A son tour, il va enquêter sur Li Jin, dans les tourbillons d’une intrigue où se croisent une galeriste au double visage, une jeune paumée qui chante dans un groupe punk et un peintre rescapé d’un faux suicide. Lequel ne cesse de dessiner la même pin-up aux cheveux bouclés, qui ressemble étrangement à Li Jin…
Autant de personnages énigmatiques, autant de pistes qui se recoupent dans le scénario de Chad Taylor, tandis que son narrateur erre de bar en bar à travers Auckland, une ville où il se sent tellement étranger qu’il finit par se comparer à l’homme des foules d’Edgar Poe. Quant à Coltrane, il n’est finalement pas si absent que ça dans le roman de Chad Taylor, parce que ses légendaires improvisations servent de modèle à une écriture toute en volutes, en reprises subtiles, en envolées légères qui semblent s’échapper d’un vieux 33 tours dont les sillons cachent des secrets lancinants. Ce sont tous ces secrets que le Néo-Zélandais fait tournoyer sur sa platine, dans un récit qui raconte l’ivresse de la musique. Comme une complainte nostalgique, une danse à rebours du temps pour retrouver les traces d’une chanteuse disparue, aussi fugace et mystérieuse qu’une ombre chinoise.
