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potasse samedi 30 octobre 2010

La disgrâce de Dmitri Rybolovlev

Par P.-A.S.
Durant des années, l’oligarque a tenté de protéger son empire des visées du Kremlin. En vain.

Des palissades, une excavation à l’abandon au bout d’un chemin de Berezniki, ville industrielle assise sur le deuxième gisement de sels de potassium au monde. La clef de la disgrâce de Dmitri Rybolovlev se trouve peut-être au fond du gouffre creusé en 2006 par l’effondrement de la mine No 1 d’Uralkali.

Moscou avait alors conclu à un «accident géologique». Deux ans plus tard, Igor Setchine, l’éminence grise de Vladimir Poutine, revient pourtant à la charge. Et ordonne une enquête sur une catastrophe qui a noyé 50 millions de tonnes de potasse à tout jamais et forcé la reconstruction d’une ligne de fret ferroviaire sur 53 kilomètres.

L’ombre de Setchine

Le chef de file de la faction la plus redoutée au sein du pouvoir – les siloviki, hauts fonctionnaires issus du FSB ou de l’ex-KGB – menace alors d’imposer à Uralkali une amende telle que le patron du groupe minier indiquera fin 2008 qu’il craint qu’elle ne «mette en doute l’existence» d’Uralkali.

Les actionnaires du cinquième producteur mondial de potasse saisissent immédiatement le danger. A la bourse de Londres, les actions d’Uralkali s’effondrent de 95% en quelques mois. Le lien avec les menaces proférées durant l’été 2008 par Vladimir Poutine à l’encontre du propriétaire de l’aciériste Mechel prend tout son sens: le Kremlin veut reprendre le contrôle des ressources naturelles et constituer de véritables conglomérats stratégiques. Quitte à écarter des oligarques avec lesquels ses relations ont toujours été ambiguës.

Kerimov à la manœuvre

Pourtant, l’inexorable éviction de Dmitri Rybolovlev interviendra en douceur, en juin 2010. Celui-ci finit par céder 53% du capital d’Uralkali contre 5,3 milliards de dollars en «cash» et 10% des actions du groupe aurifère Polyus. «Il aura obtenu près de 20% de plus que ce que cela valait sur le marché, un bon prix au regard des pénalités qu’aurait pu causer l’accident minier», souffle Anna Koupriyanova, de la maison de courtage moscovite UralSib. Le roi de la potasse s’est également séparé de 20% de Silvinit. Numéro six mondial de la potasse, cette société formait, à l’époque soviétique, un seul et même combinat avec Uralkali.

Le repreneur? Suleyman Kerimov, milliardaire représentant de la république du Daguestan au Sénat russe. A ses côtés, le roi du ciment Filaret Gatchev et Alexandre Nesis, copropriétaire du groupe aurifère Polymetal. Les trois partenaires se sont vu prêter 3 milliards de dollars par la banque étatique VTB. «Kerimov est probablement en train d’agir pour d’autres; son ascension au statut d’oligarque reste liée à son rôle d’accumulateur d’actifs financé par les banques étatiques», rappelle John Helmer, vétéran du journalisme économique à Moscou et instigateur du blog Dances with Bears.

Potasse et raison d’Etat

Réputé proche de Vladimir Poutine, Kerimov est soupçonné d’orchestrer la constitution d’un conglomérat des engrais centré autour de l’ex-groupe de Rybolovlev. «Le rachat d’Uralkali ayant été financé par des prêts, un rapprochement avec Silvinit ne devrait guère tarder», esquisse Mikhaïl Pak, spécialiste au sein de la banque Aton.

Le grand plan reste cependant de pouvoir y inclure Belaruskali, le troisième producteur mondial de potasse. D’autant plus que ce dernier commercialise déjà ses engrais par le biais d’une filiale commune avec Uralkali: réunis, ils contrôleraient 30% des approvisionnements mondiaux. Soit presque autant que les trois nord-américains Potash, Mosaic et Agrium. Les deux blocs auraient alors la haute main sur les prix mondiaux des engrais azotés. «Les négociations seront plus ardues car il sera très difficile pour Minsk de lâcher le contrôle de la vache à lait de l’Etat biélorusse», glisse Mikhaïl Pak. Ces manœuvres font surtout apparaître à quel point le divorce genevois d’un oligarque apparaît comme le simple fil d’un écheveau autrement plus vaste et stratégique.