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sensualité mardi 20 avril 2010

Erotisme tout-puissant

Par Xavier Pellegrini
Une étude affirme qu’exploiter son capital de séduction est primordial pour réussir

Si vous êtes beau selon les canons de votre société, si vous êtes doué d’un charme craquant, si vous rehaussez votre agréable apparence par un habillement et des parfums envoûtants, si vous travaillez vos expressions devant un miroir pour en tirer tout le parti qu’elles peuvent vous valoir, si, dans un cadre plus intime, vous êtes capable de combler vos partenaires sexuels, votre trajectoire professionnelle surpassera, à compétences égales, celles de vos collègues moins bien dotés par la nature.

On s’en doutait, mais Catherine Hakim, du Département de sociologie de la London School of Economics, veut nous convaincre, dans un registre franchement provocant, que l’exploitation adéquate du «capital érotique» est bien plus puissante qu’on ne le pense généralement pour ceux qui veulent réussir dans le management, la vente ou encore le droit. Mais que les moches et les revêches se consolent: s’ils bénéficient d’autres talents, cela suffira pour faire une honnête carrière dans le… service public!

Cet article d’une vingtaine de ­pages jubilatoires, étayées par dix autres de notes, paru dans l’European Sociological Review (mars 2010), a de quoi faire frémir, entre autres, les féministes les plus pondérées et les sociologues les plus éminents: avec une joyeuse arrogance, l’auteure exécute en quelques lignes le travail de Bourdieu et de ses disciples, pour qui le rang dans la société se résume à la mise en œuvre des capitaux économique, culturel et social des individus.

L’insistance de Catherine Hakim sur le capital érotique, qui se travaille – et ce sont les femmes qui savent le mieux le faire – peut paraître terriblement rétrograde. Catherine Hakim s’en défend avec véhémence en soulignant qu’un nombre de plus en plus grand d’hommes ont enfin compris à leur tour l’importance de cette quatrième dimension: fitness, liposuccion, botox, solarium, cosmétique et manuels de séduction sont devenus les armes des nouveaux Rastignac. Le footballeur David Beckham en est le modèle le plus convaincant, selon Hakim. Il gagne d’ailleurs plus d’argent avec ses contrats de publicité et ses poses de modèle que sur le terrain.

Mais, par leur nature même, écrit Catherine Hakim, les femmes sont mieux dotées et plus expérimentées dans ce registre. C’est pour cette raison que, selon elle, le vieux modèle patriarcal a maintenu les femmes dans les cuisines et les salons pour qu’elles ne puissent pas faire usage de leur avantage comparatif dans la vie professionnelle et sociale. Dans le droit fil de ces manœuvres de barrage, les féministes auraient fait pire encore en renforçant des objections «morales» au déploiement du capital érotique féminin. Enfin, la plupart des confrères sociologues de Catherine Hakim seraient également tombés dans le vieux piège de la phallocratie! Il aura fallu attendre la fin du deuxième millénaire après Jésus-Christ pour qu’un nombre grandissant de femmes se libèrent de ces chaînes pour mettre en œuvre cet avantage sexué. Cela ne concerne pas que les jeunettes. Leur modèle a plus de 50 ans et s’appelle Madonna. Le charme de Catherine Deneuve s’est déployé jusqu’à l’aube de sa sixième décennie. Les jambes et la voix érotique de Tina Turner éblouissent toujours les hommes…

Sans doute influencée par ses collègues économistes de l’université où elle enseigne, Catherine Hakim dévoile donc un marché où les femmes sont ultra-dominantes sur le marché érotique. Il serait donc sot de gommer cet atout, même si, admet Hakim, il pourra d’autant mieux être joué si la sujette possède un minimum d’autres qualités.

Pour les besoins de sa démonstration, l’auteure se risque en acrobate sur le terrain de la biologie humaine: les hommes auraient des besoins sexuels bien plus élevés que ceux des femmes. Lesquelles constituent ainsi une offre limitée par rapport à la demande masculine. Or, on le sait, ce qui est rare est cher. Sur le marché du travail. Mais aussi dans la vie privée. Leur libido supposée moins exigeante, surtout pendant la période d’élevage et d’éducation des enfants, en ferait, au sens propre, des maîtresses de maison, se refusant sans trop de regrets quand elles veulent – telles Lysistrata et ses disciples athéniennes – punir leurs amants, et s’offrant quand elles souhaitent en tirer un avantage.

Grâce à ce pouvoir – et là, Catherine Hakim se surpasse dans la provocation –, une femme attirante, si elle est désirée par des hommes dotés d’un bon compte en banque, peut tout aussi bien… rester à la maison! Mais par choix, et non plus, comme dans le vieux schéma patriarcal, par obligation. Car les hommes, soutient Catherine Hakim, ne changent guère. Même s’ils n’osent pas le dire, ils donnent majoritairement la préférence à une épouse qui flatte leur narcissisme en se cantonnant dans son rôle sexué traditionnel, les bichonne à leur retour du travail et leur épargne l’exposé de ses propres soucis professionnels. Ce sera d’ailleurs tout bénéfice pour leur carrière. Comme l’a montré il y a une vingtaine d’années François Singly, ces hommes soutenus et poussés en avant par des compagnes restant dans leur ombre réussissent mieux dans la vie professionnelle que leurs collègues célibataires ou, pire, mariés avec une femme qui travaille aussi. Et comme les bénéfices financiers et sociaux sont partagés, c’est une opération win-win, qui constitue une alternative jouable quand les perspectives de carrière ne semblent pas suffisamment prometteuses.

Dans les deux cas, comme dans le capitalisme tout court, la nature est injuste. De sentiments et de complicité, il n’est pas question dans cette étude. Catherine Hakim semble penser que l’amour (on l’avait oublié, celui-là) rend bel et bien aveugle et peut conduire à l’abandon de toute rationalité dans la gestion de son capital érotique, au boulot comme à la maison.