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hommage vendredi 30 octobre 2009

Jean-François Bergier, le souffle de l’histoire

Par François Walter,
François Walter, professeur d’histoire à l’Université de Genève, raconte l’itinéraire exceptionnel d’un jeune médiéviste dont la voie s’illumina au contact de Fernand Braudel et de l’école des Annales. A son tour il révolutionna la recherche en Suisse

C’est la notoriété acquise par son action à la tête de la Commission portant son nom qui, en Suisse, vaut à Jean-François Bergier d’être reconnu par beaucoup de ses concitoyens. Privilège rare pour un historien mais qu’il mérite assurément pour être venu à la rescousse d’une classe politique totalement prise au dépourvu et incapable de trouver la parade politique aux attaques dont était victime la Suisse, on s’en souvient.

En réalité, au milieu des années 1990, durant la crise des fonds en déshérence, il a tout simplement sauvé l’honneur de son pays. Sa réputation n’est pas moins grande parmi ses pairs, car cet historien inventif à l’éclectisme stimulant est unanimement apprécié. Il s’impose probablement comme l’un des savants les plus écoutés et les plus connus de notre discipline non seulement en Suisse, ce qui est déjà un exploit compte tenu de l’enfermement des historiens dans leurs chapelles linguistiques et leurs spécialités respectives, mais aussi à l’étranger alors que l’historiographie suisse y est en général totalement ignorée.

Rien ne prédisposait le jeune Bergier à une telle renommée. Il avait quitté Lausanne pour faire des études d’archivistique à Paris en vue d’entreprendre peut-être une honnête carrière dans une institution de conservation des actes du passé. L’Ecole des Chartes où il obtient son diplôme formait des érudits, sans plus. Sa curiosité de jeune étudiant l’a toutefois poussé ailleurs. Maintes fois il nous a conté comment il s’était risqué au séminaire de Fernand Braudel, l’homme des grands espaces, l’historien de la Méditerranée, en passe de devenir celui qu’on a appelé le «pape» des historiens. A l’orée des années 1950, le séminaire ne réunissait qu’une dizaine de fidèles, les grands hommes n’ayant pas forcément vocation à drainer les foules. C’est dans une atmosphère enfumée, car on fumait alors dans les universités, que le jeune Bergier a trouvé sa voie, celle de l’histoire économique. Sa thèse, publiée dans la collection de Braudel en 1963, étudie Genève dans l’économie européenne de la Renaissance, rompant résolument avec l’étroitesse régionale et méthodologique de tant de travaux de l’époque. Elle va servir de carrefour au renouveau de l’historiographie en Suisse.

En effet, nommé la même année, à 31 ans, professeur à Genève, Bergier s’est voué avec passion au rayonnement d’une nouvelle manière de faire de l’histoire, dans laquelle l’importance conjointe de la démographie et de l’économie sert à mieux expliquer le développement politique, social et culturel des sociétés. Alors que l’école française d’histoire, autour de la revue Annales, est en pleine ascension, ce souffle régénérant commence déjà à souffler sur la recherche suisse grâce à Bergier. Nombreux sont alors ceux qui s’engagent dans des travaux d’histoire économique et sociale, champ historique neuf qui a formé quelques générations d’historiens parmi les meilleurs.

On peut certes regretter par certains côtés que Jean-François Bergier ait trop vite abandonné Genève, pour occuper la prestigieuse chaire d’histoire des civilisations de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich où il n’a pas directement formé des historiens. Mais il a su poursuivre son magistère par une activité débordante au sein des grandes sociétés savantes, dans les rédactions de revues et par sa participation active à de nombreuses institutions internationales au sein desquelles il a occupé de hautes fonctions, notamment dans l’Association internationale d’histoire économique.

Avec sa formation de médiéviste d’abord, puis d’historien de la première modernité, Bergier était bien placé pour oser ce que peu d’autres chercheurs suisses ont risqué: la synthèse de haut vol, augmentée avec bonheur d’une finalité pédagogique de diffusion du savoir. Ce fut par exemple son Histoire économique de la Suisse (1983), traduite en plusieurs langues et même en chinois, qui reste aujourd’hui encore l’un des livres d’histoire les plus cités. L’élégance de l’essai lui sied sans aucun doute comme il le fit à la veille de la votation sur l’Espace économique européen, avec un plaidoyer vibrant pour une Suisse résolument européenne. Cela ne l’a pas empêché de rester fidèle à son habitus de savant médiéviste en rédigeant en 1988, qui d’autre en aurait pris le risque, une biographie de Guillaume Tell! L’art de l’historien atteint ici son achèvement avec un décentrage astucieux de la figure légendaire qui aboutit à relativiser la question devenue désormais triviale: Guillaume Tell a-t-il existé? Peu importe, nous explique Bergier, là n’est pas l’essentiel puisqu’une personnalité de cette trempe est tout à fait plausible dans le contexte du temps et sa biographie largement conjecturelle permet d’en dire plus sur l’époque qu’un récit convenu sur le héros.

Avec Guillaume Tell, nous voilà plongés au cœur des Alpes. Les montagnes ont occupé, en effet, une place à part dans la vie du grand historien. Une manière de se poser (inconsciemment sans doute) à l’égal du maître Braudel puisque tout le travail de Bergier a consisté à donner tort à une petite phrase assassine dans laquelle l’historien français jugeait avec condescendance que l’histoire de la montagne, c’est de ne point en avoir! Jean-François Bergier a donc consacré une bonne part de sa carrière à démentir cette vision réductrice.

En multipliant les colloques et publications, en lançant une Association internationale pour l’histoire des Alpes en 1995, il a donné une impulsion décisive au renouveau de la recherche. Dans ce cas encore, le cloisonnement n’est plus de mise et la démarche s’avère résolument transnationale: elle réunit tous les pays alpins mais aussi, par comparatisme intelligemment mené, les autres grandes régions de montagne du globe.

Grâce à ses activités, Bergier a tissé un réseau d’échanges intellectuels à travers le monde entier et, souvent, noué de solides amitiés. C’est son immense générosité qui restera dans la mémoire de ceux qu’il a écoutés et encouragés. Contrairement à la majorité des universitaires de sa génération, qui eurent la détestable réputation de mandarins, Bergier est toujours resté attentif aux jeunes chercheurs. C’est avec chaleur et bienveillance qu’il a su écouter les thésards évoquer leurs projets de recherche. C’est avec tact qu’il a encouragé les meilleurs et leur a donné les clés de son réseau: il a recommandé les uns ou fait inviter les autres à de prestigieux colloques internationaux. Dans les grandes manifestations d’historiens, sa haute stature est au fil des ans devenue légendaire, avec sa pipe et son élégance raffinée.

Lors de notre dernière rencontre, voici quelques semaines, il répétait à ses amis son attachement à la montagne, son goût du large et sa fascination de la longue durée, soulignant aussi que le bonheur se construit dans le temps long. Propos énigmatiques d’un homme qui se savait gravement atteint dans sa santé, paroles qui prennent aujour- d’hui une saveur d’éternité.

François Walter a notamment publié, avec Martin Körner: Quand la montagne aussi a une histoire: mélanges offerts à Jean-François Bergier, P. Haupt, 1996.