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images lundi9 novembre 2009

Dans l’album de famille, Hitler

Par Gérard Lefort
Réunies dans un livre par Riss, dessinateur à «Charlie Hebdo», des photos d’amateurs des années 30-40 «bazardées» sur le Net par des Allemands. Une vision sidérante du nazisme au quotidien.

Depuis plus d’un an, Riss, dessinateur à Charlie Hebdo, collectionne des photos qui ne sont pas de sa famille. Elles représentent des tranches de vie des années 30 et 40. Repas de fête, vacances à la mer, pique-niques à la campagne, après-midi de baignade. Rien que de banal qu’on n’ait déjà vu noir sur blanc dans n’importe quel album de famille. A un léger «détail» près: une croix gammée par-ci, un insigne SS par-là, et le portrait du Führer dans tous les salons. Autrement dit, une vision sidérante et inédite du nazisme à hauteur de banalité, comme faisant parti du décor, comme si de rien n’était.

D’où sortent ces photos? Riss, 43 ans, les a toutes achetées sur le site d’enchères eBay. Leur prix varie de 1 euro à une centaine pour un album complet. Elles viennent de marchands allemands qui les ont récupérées dans des liquidations d’héritages. Riss a questionné certains de ces vendeurs et en conclut que «toute une mémoire privée est en train d’être bazardée. Les héritiers veulent se ­débarrasser de ces photos intouchables et comme infectées. Autrefois, ils les auraient jetées à la poubelle, aujourd’hui, ils les balancent sur le Net.»

Une bonhomie terrifiante

Riss confie aussi que, au début de son étrange collection, il a hésité. «J’achetais ces images pour en faire un livre. Mais les autres acheteurs, ils les acquièrent pourquoi? Et puis l’idée que ces images sont restées enfouies pendant des années dans le secret des familles allemandes, que, de génération en génération, on a feuilleté ces albums et qu’on soit tombé sur le portrait de Papi en SS…»

La curiosité l’a cependant emporté sur le malaise. Riss a détecté dans ces images, si lointaines, si proches, une bonhomie terrifiante propre à illustrer, au sens littéral, «le chaos d’une guerre, le non-sens d’un régime totalitaire».

Beaucoup d’images peuvent prêter à rire, comme ce couple de messieurs en maillot de bain, dont un arbore sur son slip le sigle de la SS. A ce titre, une sorte de résumé illustré des thèses de Wilhelm Reich sur les liens entre fascisme et répression sexuelle. Mais le rire se glace à la vue d’enfants s’exerçant au salut nazi.

Nazisme ordinaire

Riss a rangé son livre en deux parties: les Allemands entre eux, les Allemands et les autres. D’un chapitre à l’autre, le temps passe, le Reich essuie ses premières défaites, et les images se gâtent. La guerre est là, photographiée en amateur par des troufions qui ne reculent devant aucun sujet: les bidasseries de chambrée, le théâtre aux armées, mais aussi les exécutions sommaires, les pendaisons, les prisonniers russes ou français (dont un bataillon sénégalais massacré). Jusqu’à cette série de quatre photos où l’on découvre des soldats de la Luftwaffe en visite «touristique» dans le ghetto de Lublin, en Pologne, distribuant des friandises aux enfants pour les attirer dans le cadre de leur appareil. Riss: «C’est épouvantable, ils se marrent. Mais, en même temps, on se demande: comment ces gars-là se cadraient-ils dans l’événement? L’Histoire et leur histoire. Ici, c’est comme s’ils voulaient se rassurer, se persuader que tout ça n’était pas si grave, se dédouaner du désastre qu’ils ont causé.»

Quelques photos ne sont ni situées ni datées. Riss n’a pas fait appel à des historiens par crainte d’être trop «cadré». A lire certaines légendes, il a eu tort et il le reconnaît. Reste que cette chronique du nazisme ordinaire augmente le dossier de «la banalité du mal». Non seulement des millions d’Allemands ont désiré le «bonheur nazi», mais ils l’ont adoré.

Hitler dans mon salon, de Riss. Editions Les Echappés, 100 p.