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Cinéma samedi 13 mars 2010

Fribourg redéfinit l’intitulé «films du Sud»

Par Thierry Jobin
Du 13 au 20 mars, le 24e Festival international de films de Fribourg élargit sa vocation en embrassant tous les films, du Sud ou non, qui peinent à atteindre les écrans. Une programmation généreuse et cinéphile, mais qui fait jaser

Edouard Waintrop catastrophé au bout du fil. Le directeur artistique du Festival international de films de Fribourg (FIFF), dont la 24e édition s’ouvre ce samedi, vient d’apprendre que Variety, l’un des journaux de cinéma les plus influents au monde, a remercié lundi trois critiques qui faisaient sa réputation. A commencer par le très respecté et craint Todd McCarthy, plume de ce magazine américain depuis trente et un ans. Des enjeux financiers seraient en cause: les éditeurs auraient demandé à restructurer et adoucir la partie critique de la publication afin que les studios continuent d’y injecter de la publicité. «Je suis effondré», s’attriste Edouard Waintrop, ancien critique du quotidien français Libération: «En plus de Todd McCarthy, ils ont aussi viré Derek Elley, grand spécialiste des cinémas dits du Sud…»

De Hollywood aux films du Sud, c’est précisément la très large palette que propose le FIFF jusqu’au 20 mars: en sus d’une compétition de 13 films qui seront soumis à la sagacité de la comédienne allemande Hanna Schy­gulla ou de la sommité de la critique française Michel Ciment, ce ne sont pas moins d’une dizaine de cycles, hommages ou ateliers de réflexion qui feront le tour du monde entre Pérolles, l’Ancienne Gare et le Cap’Ciné de Fribourg, avec des extensions à Bulle et à Payerne. Films à grand spectacle sud-coréens, découvertes russes de l’après-1989, films de yakuzas ou du Brésil, mais aussi classiques hollywoodiens et productions islandaises ou roumaines: le FIFF, ancien bastion de la bonne conscience où les films étaient choisis d’abord pour leur contenu, ancien Festival de films du tiers-monde né dans une cure, ancien Festival de films du Sud, est devenu cinéphile sous l’impulsion d’Edouard Waintrop. Il se préoccupe depuis deux ans de la forme mais aussi du plaisir.

Très large palette, donc. Trop large palette? Dans les coulisses du cinéma suisse, ça commence en effet à légèrement grenouiller autour du FIFF et de la notion de «films du Sud» que pratique Edouard Waintrop. Elle est jugée trop extensible. L’intéressé se défend: «Il est vrai que ma définition du Sud, en ce moment, inclut d’une manière générale tous les films qui ont du mal à arriver jusqu’à nos écrans. Parler de Sud géographique, ça ne veut plus rien dire: le Brésil, par exemple, est aujourd’hui une puissance dominante, sans parler de l’Inde et de la Chine. En arrivant au festival, je pensais déjà que cette notion de «films du Sud» était un concept creux et je le pense de plus en plus. L’évolution des choses va dans le sens de ce que je pensais il y a deux ans déjà: certains films bulgares sont beaucoup plus difficiles à montrer en Suisse que des œuvres chinoises ou brésiliennes.»

Historiquement, les «films du Sud» sont nés pour remplacer l’expression «films du Tiers-Monde» qui devenait inadéquate et lourde de préjugés, y compris celui du misérabilisme. Et puis, à force de voir fleurir, à Genève en particulier, des poignées de festivals dédiés à la bonne conscience, au communautarisme ou à la diplomatie, mais un peu chiches en termes de valeur artistique ou cinéphile (festivals des droits humains, cinéma vérité, films orientaux, cinéma israélien, etc.), la notion de «films du Sud» a à son tour été dévoyée. «S’il fallait s’y tenir strictement, vu l’émergence de l’Amérique latine ou de l’Asie, il ne nous resterait plus qu’à monter un festival du film africain, souligne Edouard Waintrop. Et il faudrait vraiment être masochiste, parce que le cinéma africain connaît actuellement une transformation si profonde qu’il est au niveau de la gestation, souvent de bas étage, et sans qu’on voie sur quoi ça va déboucher.»

Parce que le FIFF, avec l’excellente manifestation genevoise Black Movie et, bien sûr, le Festival de Locarno, reste animé d’abord par une exigence cinéphile forte, la principale tête chercheuse en Suisse pour tous les cinémas, du Nord au Sud, de la fiction au documentaire, et dans tous les genres. «Je suis, bien entendu, attentif à l’ancien Sud. Simplement, je lui adjoins tous les nouveaux Sud: toutes ces cinématographies qui sont délaissées, pour une raison ou pour une autre, par la distribution ouest-européenne.»

L’autre reproche adressé au FIFF nouvelle formule, c’est que, non content de puiser dans un Sud qui enserre de plus en plus cet Ouest de l’Europe, Edouard Waintrop ne choisit pas forcément les productions les plus minoritaires (sous-entendu pauvres). Du Japon, par exemple, il présente cette année une rétrospective, «Tombeau des Yakuza», constituée de sept films signés Kinji Fukasaku, auteur du succès international Battle Royale (2000) qui avait mené une carrière dans le système commercial. «J’avoue. Mais je me pose aussi la question en termes de plaisir de cinéma. Quand je vais au Japon, pour prendre cet exemple, j’ai le choix entre quoi et quoi? Fukasaku avait un regard radical sur son pays – ce qui plaît à ma part un peu anarchique –, sauf que, au lieu d’en faire des films militants qui ne touchent que les militants, il a tenté d’intégrer sa critique dans des films policiers par exemple. Et c’est alors le grand public qui est confronté à une cruauté bien réelle, mais sans s’ennuyer pour autant.»

Cinéphile pratiquant, Edouard Waintrop a sa religion. Elle lui vient de la définition du cinéma donnée par Chaplin: montrer le monde tel qu’il est, avec ses clochards, ses dictateurs, ses guerres et ses drames, mais sans ennuyer le public pour autant. «Le problème que nous constatons, c’est que, souvent, les gens qui font des films sur les pauvres ou sur le tiers-monde viennent des couches les plus aisées de la société. Ils sont d’abord animés par leur mauvaise conscience, si bien qu’ils ont du mal à faire comme Chaplin qui, lui, était un vrai pauvre et qui, l’étant, n’avait pas peur d’appeler un chat un chat. C’est une qualité qu’on retrouve dans l’âge d’or de toutes les cinématographies: dans les grandes comédies italiennes ou américaines, tout autant que dans les films d’Alain Tanner, les cinéastes savaient marier la critique sociale avec l’humour, le polar voire les films de cape et d’épée. Je dirais même que ça devrait aller de pair, parce qu’un spectateur qui viendrait à Fribourg voir un film ennuyeux sous prétexte qu’il est correct politiquement, c’est quelqu’un qui est déjà gagné au départ aux causes humanitaires ou autres: il s’ennuie d’un côté et il n’apprend rien de l’autre. Ça ne m’intéresse vraiment pas de monter un festival pour des convertis qui sont prêts à s’ennuyer pendant deux heures avant d’applaudir à la fin uniquement pour soulager leur mauvaise conscience!»

24e Festival international de films de Fribourg, du 13 au 20 mars. Rens. 026/347 42 00. www.fiff.ch