Logo

opinions lundi 20 février 2012

Entre compétitivité et vacances, il faut choisir

Par Cristina Gaggini
Dans un contexte de crise économique, l’initiative de Travail.Suisse est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, écrit Cristina Gaggini, directrice romande d’economiesuisse. Elle pénalisera durement l’économie et la compétitivité suisse, dit-elle

Le malaise est perceptible dans les rangs des syndicats. Hors micro, les langues se délient. L’initiative de Travail.Suisse ne fait pas l’unanimité dans son bassin naturel. Et pour cause. Le peuple s’exprimera en pleine crise économique, alors que les entreprises tentent tant bien que mal de jongler avec le franc fort et le ralentissement de la demande étrangère. Un certain nombre de sociétés doivent constamment convaincre et se convaincre que la Suisse reste attractive pour l’industrie. La pression sur les sous-traitants helvétiques, des PME, est très forte. Il n’est pas rare de négocier en euros, pour s’aligner sur la concurrence européenne. Certes, les conditions-cadres en Suisse sont et restent bonnes: droit du travail flexible, fiscalité globalement raisonnable, stabilité politique, personnel bien formé, marque «Suisse» forte, paix du travail et j’en passe. Mais face aux marges qui se réduisent comme peau de chagrin, voire aux ventes à perte pour conserver les clients de longue date, il en faut du cran! Dans ce contexte, l’initiative syndicale est la goutte qui fait déborder le vase.

Trois arguments militent en faveur du rejet catégorique de cette initiative. Premièrement, elle prend en otage les PME de moins de 10 employés, soit 88% des entreprises helvétiques. La facture est salée: 6 milliards de francs, selon une estimation du Conseil fédéral. Sans compter la diminution de chiffre d’affaires et les coûts pour embaucher des suppléants. Renchérir le coût du travail affectera l’emploi et notre compétitivité. Les témoignages de PME affluent spontanément et en nombre. Leur inquiétude est compréhensible. Si l’initiative est acceptée, elles devront accorder dès l’année prochaine une augmentation de la masse salariale de 2%, l’équivalent d’une semaine de vacances supplémentaire. Elles devront assurer un niveau de production équivalent avec du personnel plus souvent en vacances.

Deuxièmement, l’initiative pénaliserait ceux-là même qu’elle prétend soulager: les travailleurs. Plus d’un patron de PME n’hésite pas à l’affirmer: cela passera par des licenciements et le gel des salaires. Ce n’est pas une menace. C’est l’instinct de survie qui parle. Entre les vacances d’une part et le salaire et l’emploi d’autre part, le choix des Suisses devrait être clair.

Enfin, l’initiative ne résoudra en rien le problème auquel elle prétend s’attaquer, à savoir le stress au travail. Nul besoin d’avoir décroché un MBA pour imaginer le surplus de travail avant et après les vacances. Bonjour les heures supplémentaires. Les ponts à l’occasion des jours fériés, octroyés à titre volontaire par les employeurs, pourraient bien passer à la trappe. Pire, les efforts de work balance mis en place par les entreprises seront remis en cause. Pourra-t-on par exemple encore proposer des horaires de travail flexibles quand l’urgence sera de suppléer les collègues absents? Ou autoriser les collaborateurs à choisir avec une certaine liberté la période de leurs vacances?

Et pour corser la facture, les coûts salariaux de la Confédération, des cantons et des communes vont, eux aussi, prendre l’ascenseur. Les collectivités publiques n’accordent actuellement pas 6 semaines de vacances. Ces charges supplémentaires vont se matérialiser dès l’année prochaine, alors que les recettes fiscales vont diminuer – crise oblige – et que les cantons doivent désormais prendre en charge 1 milliard de francs par année de coûts hospitaliers. Sans parler des dividendes de la BNS, qui ne sont plus gravés dans le marbre. Des hausses d’impôts ou des baisses de prestations publiques ne peuvent être exclues dans les cantons dont les finances sont dans le rouge.

Avec 4 semaines de vacances au minimum, la Suisse se situe au même niveau que l’Allemagne, la Belgique, l’Irlande, l’Italie et les Pays-Bas. La pénibilité du travail et l’âge sont pris en compte, notamment dans les conventions collectives de travail. Ainsi, 93% des Suisses ont 5 semaines à partir de 50 ans. Et dans les métiers lourds, tels que le secteur de la construction ou de la transformation du bois, ce sont même 6 semaines à partir de 50 ans. Si travailler moins augmentait véritablement la productivité des travailleurs – comme le prétendent les initiants – la France avec ses 35 heures et ses 5 semaines de vacances devrait être la nation la plus compétitive au monde…

Cette initiative pose la question des priorités. Veut-on préserver l’emploi et une marge de manœuvre pour adapter les salaires, ou offrir deux semaines supplémentaires de vacances dès l’âge de 20 ans? Veut-on continuer à miser sur le dialogue entre les partenaires sociaux ou faire de l’égalitarisme à tous crins? Veut-on rester le pays le plus compétitif au monde ou devenir les champions des vacances? J’ai confiance dans le choix du peuple. Le travail n’est pas une tare aux yeux de la grande majorité de nos concitoyens. Ils ne sont pas dupes: notre prospérité, nous la gagnons chaque jour à la sueur de notre front.