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cinema jeudi 19 avril 2012

Un film plonge dans la jungle intérieure

Par Antoine Duplan
En Guyane, Raymond Vouillamoz a filmé des personnes souffrant de troubles psychiques. L’aventure donne un admirable feuilleton documentaire

Au cœur de l’Amazonie, une dizaine d’explorateurs progressent péniblement, écrasés par la même chaleur, la même humidité, la même luxuriance végétale. Rien ne les distingue les uns des autres. Pourtant il y a là des personnes atteintes de troubles psychiques et des soignants. A l’épreuve de la jungle, les blagues d’écoliers dans lesquelles il est difficile de départager les fous et le directeur de l’asile révèlent leur profondeur philosophique.

L’idée de cette aventure thérapeutique vient d’une infirmière en psychiatrie. Elle peine à financer le projet. Les Hôpitaux universitaires de Genève participent pour moitié, mais les sponsors ne se pressent pas au portillon. L’initiatrice du trek en parle à Raymond Vouillamoz, qui convainc la TSR de s’y intéresser. Le projet de film évolue en feuilleton, six épisodes de 35 minutes. «Le parcours est un voyage initiatique: il y a la mise en train, l’acclimatation, le trek, une semaine chez les Indiens, la descente du fleuve Maroni…, explique le réalisateur. C’est une structure qu’il n’est pas possible de bousculer, car les gens changent en cours de route.»

Ancien directeur des programmes de la TSR, Raymond Vouillamoz a la passion du cinéma. Il a multiplié les grands reportages, les documentaires et les fictions (Noces de soufre, Le Bois de justice, Déchaînées…). Retraité depuis cinq ans, mais sans cesse rajeunissant, il a déployé une énergie impressionnante pour D’une jungle à l’autre, menant dans la forêt équatoriale une équipe de quatre personnes – deux cameramen, un ingénieur du son, un assistant cameraman… Alliant le courage du baroudeur et le regard de l’humaniste, hybridant En analyse et Koh-Lanta, il signe un feuilleton documentaire palpitant.

Ils sont bipolaires, dépressifs, narco-dépendants ou schizophrènes. Pour vérifier ce précepte selon lequel «on peut traverser des territoires hostiles et inconnus et en sortir grandis», Aline, Arthur, Daniel, Cyril et Maïlynn s’enfoncent dans la jungle. Trois infirmiers et un médecin les accompagnent.

Les obstacles sont de différents ordres. Il y a la peur de l’inconnu, l’angoisse de manquer de médicaments, la responsabilité des accompagnants. Et encore les tracas de la vie communautaire. Le poids des sacs. La chaleur. La présence de créatures nuisibles, guêpes, scolopendres, scorpions… Face aux difficultés, les distances entre patients et malades s’estompent. On notera en passant que le corps médical genevois souffre de troubles obsessionnels compulsifs similaires: le médecin garde ses chaussures lorsqu’il nage dans une eau dont il ne voit pas le fond, l’infirmière a la phobie de la boue…

A l’empathie que l’on ressent pour les personnages s’ajoute une dimension didactique, car Raymond Vouillamoz apprécie les films documentés. Les trekkers embrassent un sympathique unau, participent à une cérémonie spirituelle indienne, apprennent à grimper aux arbres, à pêcher à la machette, à éviter les essaims de guêpes tueuses et les fourmis-flamants aux piqûres de feu. Lorsque le guide montre la plaque osseuse protégeant le cerveau d’un jeune caïman, on a l’impression de vivre une grande communion du vivant. «Le symbole, on le fabrique pas, il est là ou non», sourit l’auteur.

A tour de rôle, les participants prennent la vedette. «Comme dans un film de fiction, c’est en partant des personnages qu’on maintient l’intérêt. Ce sont eux qui structurent le récit.» Dans le second épisode, Maïlynn confie sa détresse, son addiction à la drogue, l’amour qu’elle porte à sa grand-mère, sa souffrance d’être à l’AI. C’est une scène bouleversante. «Ces confidences ne sont jamais arrachées, toujours offertes. Je ne filmais ces entretiens délicats que lorsque je sentais un état de grâce. Il fallait une confiance mutuelle importante.»

Aucun des participants n’a émis de réserves à l’idée d’être filmé. L’un d’eux dit même qu’avec la caméra, il a «la vérité en face». Dès le départ, Raymond Vouillamoz a souligné les dangers que les patients couraient. Le contrat était clair: il pouvait filmer tout ce qu’il voulait, même les situations délicates, et seul un avis médical contraire pourrait décider de la suppression d’une scène. Il n’y en a pas eu. «Sans contrat de confiance, rien n’aurait été possible.»

Est-il moral de chercher au zoom les traces de fatigue sur un visage? «Oui, répond Raymond Vouillamoz, car la fatigue fait partie de l’aventure. Au montage, on a eu parfois de longues réflexions sur une image. Le travail s’est étalé sur six mois parce qu’il fallait faire du spectacle avec des exigences éthiques importantes. Il s’agit de faire comprendre qu’il y a une immense souffrance derrière chaque malade.»

Alors, D’une jungle à l’autre, ça se finit bien? Raymond Vouillamoz: «Euh… ça se finit d’une jungle à l’autre.» Tous les personnages, patients et soignants, ont en tout cas réagi positivement au visionnement du film et honoreront de leur présence la première.

D’une jungle à l’autre, à Visions du réel, www.visionsdureel.ch. Et sur la RTS, dès le vendredi 27 avril, pendant six semaines.