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Il était une fois samedi 07 mars 2009

Nicolaï Kondratiev et la théorie des cycles

Par Joëlle Kuntz
Chaque crise économique ressuscite les bonnes vieilles théories des cycles

Chaque crise économique ressuscite les bonnes vieilles théories des cycles. Elles sont pratiques: se croire pris dans un cycle régulier – croissance, récession, croissance – évite d’avoir à chercher des responsables au moment des creux et supprime donc la tentation de couper des têtes par centaines. Suprême avantage, l’existence des cycles garde intact l’espoir que le beau temps reviendra après la pluie.

La première théorie des cycles économiques est biblique: ce sont les sept années de vaches grasses pendant lesquelles on constitue des réserves pour les sept années de vaches maigres qui vont suivre; ou les années sabbatiques d’ensemencement puis de mise en repos de la terre; ou encore les sept fois sept années sabbatiques au terme desquelles on recommence tout à zéro, notamment en supprimant la dette des pauvres.

L’empreinte de la terre dans la pensée économique réapparaît à la fin du XIXe siècle, notamment dans les travaux d’un austro-marxiste ukrainien, Tugan-Baranov­sky, pour qui l’économie est spontanément cyclique. C’est chez lui que trouve son inspiration l’un des premiers théoriciens des cycles longs, le Russe Nicolaï Kondratiev. Membre du Parti socialiste révolutionnaire, il est ministre du Ravitaillement sous le bref gouvernement Kerenski de 1917 puis, les bolcheviks arrivés au pouvoir, il dirige l’Institut de la conjoncture à Moscou. Il étudie là les données statistiques de l’évolution économique britannique, française, allemande et américaine et publie entre 1922 et 1928 le résultat de ses recherches.

Le capitalisme, dit-il, se caractérise par de grands cycles de 48 à 55 ans qui trouvent leur origine dans «le mécanisme de thésaurisation et d’accumulation puis dans la dispersion d’un capital suffisant pour créer de nouvelles forces productives». Il compare la vie économique à «une pièce qui contient un poêle à charbon. Ayant froid, l’occupant de la pièce allume le poêle et le bourre de plus en plus tant qu’il n’a pas assez chaud. Mais lorsque tout le charbon est enflammé, il fait trop chaud. L’occupant cesse alors d’alimenter le poêle jusqu’à ce qu’il ait de nouveau froid. Mais alors, il aura froid pendant un certain temps, et ainsi de suite.» Forte croissance, plein emploi, légère inflation pendant environ 25 ans sont ainsi suivis de stagnation, chômage et déflation pendant les 25 années suivantes.

Kondratiev n’est pas pris très au sérieux. Les communistes n’aiment pas l’idée que le capitalisme puisse avoir un avenir. Les économistes occidentaux critiquent la validité de son appareil statistique. Mais l’Autrichien Joseph Schumpeter trouve des attraits à cette théorie et la fusionne avec la sienne, sur la productivité. Un «Kondratiev» devient ainsi, sous la plume de Schumpeter, une période longue qui commence par l’apparition d’une série d’innovations techniques et scientifiques, suivie de leur rentabilisation systématique. Celle-ci épuisée, la productivité stagne, la production également, l’économie devient atone en attendant de nouvelles inventions capables de relancer le cycle.

Partisan de la libéralisation économique de Lénine (NEP) et adversaire de la collectivisation forcée des terres par Staline, Kondratiev est jugé comme «saboteur» lors du procès du «parti industriel» en 1930. Envoyé au Goulag, il y est fusillé en 1938.

Les cycles sont des constructions de l’esprit qui servent à modeler la réalité économique pour la rendre saisissable. En 1862 déjà, le Français Clément Juglar a décelé un cycle de sept à onze ans, dit «cycle des affaires», caractérisé par l’évolution des dépenses en biens d’équipement. En 1923, l’Américain Joseph Kitchin a repéré un cycle de trois à quatre ans allant des phases de stockage à celles de déstockage des produits finis.

Le Kondratiev est intellectuellement plus aventureux. Il correspond à une époque qui croit pouvoir faire entrer toute la matière de l’économie dans un système interprétatif cohérent. Cette illusion s’est dissipée. Keynes y a contribué: «A long terme, nous serons tous morts», dit-il pour réfuter l’idée qu’on puisse braver l’incertitude radicale de l’avenir. Tandis qu’à court terme, pense-t-il, nous pouvons agir pour guider l’orientation de l’économie. Que faire en effet si nous sommes dans la phase descendante d’un Kondratiev? Attendre patiemment la remontée?