
«Le grand secret, c’est de faire des petits gestes»
Philippe Jordan, fils du regretté Armin Jordan, est lui aussi chef d’orchestre. Il est devenu célèbre en passant par les grands centres urbains et maisons d’opéra (Berlin, Salzbourg, MET de New York…). Nouveau directeur musical de l’Orchestre de l’Opéra de Paris, il évoque ses débuts de chef et sa pratique au quotidien.
«Pour devenir chef, j’ai bien sûr observé mon père durant ses répétitions. Mais j’ai aussi observé d’autres personnalités. Quand on est jeune, on essaie d’incorporer les meilleurs aspects des grands chefs. On a de l’énergie à revendre, on éparpille cette énergie avec de grands gestes, alors que le secret, c’est de faire des petits gestes. Moins on en fait, plus l’effet est grand.»
«J’ai eu la chance d’être l’assistant de Daniel Barenboim au Deutsche Staatsoper de Berlin, entre 1998 et 2001. Barenboim a une gestique très particulière. Il se réclame de la grande tradition germanique de Furtwängler. Ce qu’il aime, c’est un son soutenu – non pas le son transparent des orchestres latins. Il veut un son intense, jamais trop faible et fragile dans les nuances piano, jamais trop dur dans les nuances forte. C’est un son qui garde la même qualité, depuis l’attaque jusqu’au bout du son.»
«Le geste du chef est une affaire très personnelle. Aucun musicien n’est attiré par des gestes confus ou théâtraux. Il faut que le geste soit lisible, clair. C’est très important d’avoir une technique sûre pour que les musiciens comprennent ce que vous voulez leur communiquer.»
«Parlant de direction d’orchestre, Karajan évoquait un cours d’aviation – il avait pourtant déjà près de cinq mille heures de vol… «Ne le dérangez pas», lui avait dit le pilote d’essai à propos de l’avion. Quand on conduit dans l’air, il faut faire le juste nécessaire. Devant son orchestre c’est pareil. Si on en fait trop, ça irrite les musiciens plutôt que de les aider.»
«Le son, c’est la matière même de la direction d’orchestre. Si je veux créer un son dur, doux, souple, plutôt baroque, plutôt romantique, je dois agir sur cette matière. Il y a quelque chose de très physique dans le son.»
«Je suis trop au-dedans du métier pour pouvoir me situer dans une lignée. Si je fais Le Bal masqué de Verdi, je m’inscris plutôt dans la ligne de Toscanini; si je fais L’Or du Rhin de Wagner, plutôt dans celle de Karajan; et si je dirige Debussy, je me situe plutôt du côté de mon père et de Pierre Boulez.»
«Jeune, je trouvais la fameuse Tétralogie de Boulez à Bayreuth pas assez émotionnelle, trop cool. Avec le recul, je trouve cet enregistrement formidable. Il y a quelque chose de très fort et structuré, sans être trop analytique. Les cors et les cuivres n’ont pas ce côté premier degré que peut avoir la musique de Wagner en d’autres mains.»
