
Le train où vont les choses
Au départ, ça avait l’air d’une banale discussion sur les horaires de train. C’est un sujet toujours porteur. D’autant plus porteur, si j’en crois mes observations sur le terrain, qu’est ample l’écart entre l’horaire et la réalité des compartiments, des quais et des correspondances.
C’était un train italien, il y avait donc de quoi tartiner. Le fait qu’il appartenait à la famille Eurostar, seule à respecter une exactitude fastidieuse dans un réseau ferroviaire autrement dominé par la fantaisie et l’improvisation, lui ajoutait un piment sociologique inédit. Et le silence luxueux du convoi lui conférait une transparence presque métaphysique.
Le premier orateur, un sexagénaire souriant et bouclé, ressemblait un peu à un ange à la retraite. Il avait adopté à l’égard du respect des horaires une position modérée, d’essence toute philosophique.
En matière d’exactitude, il fallait, estimait-il en substance, se garder d’exagérer. Dix minutes de plus ou dix minutes de moins, vraiment… A trop vouloir couper les heures en quatre, on finit par créer des attentes exagérées, des angoisses et des frustrations inutiles.
Un peu surprise par la sagesse surplombante de ces propos, j’ai raté l’exorde du second orateur, un petit homme au visage énergique qui parlait avec les mains. Il semblait d’avis que faire partir et arriver les trains à l’heure n’était pas un exploit si surhumain qu’il faille y renoncer d’emblée. Il a été coupé net par le carillon de son téléphone portable.
Il a longuement écouté en silence. Puis il a dit: «Tu dois régler le commutateur bleu… Regarde bien. Tu vois ce machin blanc sur la gauche?… Non, le machin blanc… Oui. Derrière, il y a le commutateur bleu. Tu le mets sur 600 volts… Bon, écoute, tu regardes et tu me rappelles, d’accord?»
Tranchant sur l’ataraxie visée par le voyageur à face d’ange, cet activisme délégué avait quelque chose d’étourdissant. Je me suis mise à chercher mentalement quelle machine pouvait être l’objet de ce réglage à distance. Une batterie de voiture? Une centrale thermique? Un dispositif de mise à feu?
Le téléphone m’a réveillée en sursaut. J’avais rêvé, je crois, que le second voyageur était un aiguilleur opérant incognito. Peut-être même le grand aiguilleur responsable de l’ordre ferroviaire mondial. Il a écouté longuement. «Parfait. Tu le mets sur 600 volts… Il n’y a pas de marque pour 600 volts?… Bon, tu le mets sur 750 volts.»
Il a raccroché et fait une plaisanterie sur un circuit grillé dont le sel m’a échappé. Je commençais à me méfier de cette façon de gérer les réseaux à l’aveugle. Même l’expression de bienveillante approbation de l’ange ne parvenait plus à me rassurer entièrement. Peut-être l’objet du réglage était-il le circuit de conditionnement d’air, qui donnait des signes clairs d’essoufflement? La somnolence revenait.
Le carillon a retenti brusquement. L’aiguilleur a écouté, le front plissé. «Qu’est-ce que tu vois à droite?… Et en dessous?… Bon, ensuite tu vas vers la gauche… Oui, là. Voilà. Dessous, tu as l’interrupteur, tu le vois?… Bon… Maintenant, tu l’enclenches.»
Après, je me rappelle plus rien.
