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entretien mardi 21 juillet 2009

Epuisement des mines: aux sources du mythe

Par Pierre-Alexandre Sallier
La prophétie du «pic minier» reste «totalement erronée» selon Lluís Fontboté,responsable du groupe des gisements métallifères à la section des sciences de la terre de l’Université de Genève. Elle reflète surtout les travers d’une course aux rendements rapides par les géants miniers.

Développée dès les années cinquante par l’Américain Marion King Hubbert, la thèse du «peak oil» a connu un regain d’intérêt sans précédent. Son ancrage dans les esprits n’est d’ailleurs pas tout à fait étranger à la bulle financière ayant fait s’envoler le prix du baril à 147 dollars en juillet 2008.

Cette idée d’une inexorable raréfaction des hydrocarbures, dont le «pic» de production approcherait à grand pas – en raison des besoins de la Chine ou de l’Inde – a rapidement été plaquée sur l’ensemble des minerais. En particulier par des conseillers financiers assurant leurs clients de l’inexorable appréciation à laquelle seraient voués les métaux industriels. Avec, répétés en boucle, quelques chiffres simplistes: les réserves du sous-sol n’assureraient à la planète qu’une trentaine d’années d’autonomie en cuivre. Et il y aurait pour moins de vingt ans de zinc ou d’argent.

Le mythe du «pic» minier

Ces prévisions alarmistes ont cependant fait l’impasse sur le point de vue des véritables spécialistes: les géologues. Et pour cause. Ceux-ci apparaissent des plus dubitatifs. Ces prophéties sont «totalement erronées» balaie ainsi Lluís Fontboté, responsable du groupe des gisements métallifères à la section des sciences de la terre de l’université de Genève.

Recevant dans son bureau encombré d’échantillons – simple capharnaüm de pierres aux yeux du néophyte – celui-ci ne nie pas que, dans les années à venir, les mines actuelles vont peiner à satisfaire les besoins des nouvelles puissances industrielles. Il s’oppose en revanche à l’idée d’une inexorable raréfaction du sous-sol. Tout simplement parce que l’exploration systématique des réserves minières de la planète n’a encore rien eu à voir avec l’effort entrepris dans le monde du pétrole.

Aujourd’hui encore, «la plupart des grandes mines affleurent la surface, sont faciles à exploiter, riches en minerais, situées dans des pays politiquement peu risqués – comme les Amériques et l’Australie», explique Lluís Fontboté.

Une exploration limitée

D’où viennent alors ces prévisions d’un appauvrissement du sous-sol? En partie de la façon dont opèrent les groupes miniers. «Ces réserves alarmistes que l’on brandit si facilement reflètent en réalité les limites des mesures effectuées par les compagnies minières, c’est-à-dire des sommes qu’elles y consacrent», poursuit le géologue qui travaille depuis trente ans dans le secteur.

Or c’est précisément là que cela coince. Cotées en bourse, ces sociétés n’ont aucun intérêt à dépenser des dizaines ou centaines de millions de dollars en forages et études géologiques, simplement pour prouver l’existence de réserves plus profondes, moins accessibles, qui seront extraites dans plusieurs décennies.

Avant d’investir un milliard de dollars pour transformer en mine un grand gisement de cuivre, «les compagnies ont besoin de prouver que celui-ci recèle 30 ou 35 ans de réserves pour assurer la rentabilité de leur projet – et pas davantage – même si, potentiellement, il peut en fournir durant 70 ans», poursuit l’universitaire d’origine catalane. Plus petites, les mines de zinc requièrent une mise initiale moindre, ce qui explique pourquoi «les réserves annoncées sont en général de 15 ou 20 ans». CQFD.

Le piège de l’externalisation

Cette distorsion de la réalité géologique a été amplifiée par la façon dont les «majors» minières, qui bénéficiaient pourtant d’un savoir faire considérable, ont, depuis vingt-cinq ans, sous-traité leur effort d’exploration, afin d’accroître leur rentabilité.

Leur recette? Transférer la chasse aux gisements à des «juniors» minières. Souvent créées par d’anciens cadres du secteur, ces PME entrent en bourse à Toronto ou Sydney, y obtiennent quelques dizaines de millions de dollars d’investisseurs en mal d’Eldorado, et partent forer une vallée perdue du Mexique ou du Pérou. Celles ayant la chance de découvrir un dépôt prometteur revendront ensuite leur projet à un grand groupe, seul capable d’organiser le creusement d’une mine.

Problème, nombre de ces «juniors» se contentent souvent de forer des zones cartographiées trente ou quarante ans plus tôt, puis abandonnées durant la crise minière des années quatre-vingt. De plus ces petites entreprises n’ont souvent «ni les moyens ni le savoir-faire» pour explorer des régions moins connues ou pour mettre en œuvre des techniques novatrices, ajoute Lluís Fontboté qui «doute que ce système permette de trouver les réserves nécessaires à long terme».

Une rareté trompeuse

Surtout, la thèse du «peak minerals», brandie dès les années soixante-dix, a connu des heures moins riches. Ainsi, dès 1969, l’US Geological Survey (USGS) annonçait que 80 millions de tonnes de réserves de zinc étaient disponibles dans le sous-sol d’une planète en utilisant alors 5 millions de tonnes par an. Calcul rapide: il n’y en avait plus que pour seize ans. Les pouvoirs publics de nombreux pays débloquèrent alors des budgets pour favoriser l’exploration: leurs bureaux géologiques – USGS, BRGM français – multiplièrent les campagnes. Les compagnies minières suivirent. Résultat, en 1981, les réserves apparaissent trois fois plus importantes: la planète disposait soudain d’une marge de 40 ans de zinc et de 72 ans de cuivre…

Depuis, plus rien. L’effondrement – oublié – des cours durant les années 80 et 90 a dissuadé les groupes miniers de se mettre en chasse de gisements. Les gouvernements, eux, ont depuis longtemps sabré les budgets de leurs agences d’exploration. Résultat, quand la révolution industrielle chinoise prend de l’ampleur dans les années quatre-vingt-dix, les réserves mises en regard de ses besoins datent en partie de campagnes d’exploration réalisées trente ans plus tôt. «Si un effort d’exploration similaire avait été poursuivi, la perception actuelle de rareté serait certainement très différente», veut croire le spécialiste genevois.

Verdict encore reporté

Aiguillonnés par l’envolée des cours des minerais, les budgets consacrés à l’exploration sont certes passés de 2 à 13,6 milliards de dollars par an entre 2002 et 2008. Avec un succès limité. «Cet effort d’exploration reste cependant trop court pour arriver à la conclusion d’un épuisement du sous-sol», pointe le géologue. Ces recherches ont surtout visé à déterminer si «le moment approche où il deviendra difficile de trouver des gisements géants, faciles à exploiter». Même si cette révélation peut inverser la tendance baissière affichée depuis un siècle par les prix des métaux, ajustés de l’inflation, elle n’annoncerait en rien un épuisement du sous-sol. «Cela signifierait simplement que l’on doit s’attaquer à des gisements moins riches, plus petits, moins accessibles», poursuit le spécialiste.

L’heure du verdict attendra encore: la récession actuelle conduira probablement les compagnies minières à diminuer de moitié leurs budgets dédiés à l’exploration géologique en 2009.