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Design lundi 14 décembre 2009

Les objets du désir au Japon

Par Luc Debraine
Au Japon, les objets sexuels sont porteurs d’une tradition spirituelle et esthétique millénaire. Un ouvrage en recense 108, comme les 108 désirs de la tradition bouddhiste.

Pour les Japonais, il y a 108 désirs humains. C’est pour s’en purifier que la dernière nuit de l’année, dans l’Archipel, résonne de 108 coups de cloche, un par désir. Une fois délesté de tous ces poids, chacun peut entamer le cœur léger la nouvelle année.

En hommage à cette tradition bouddhiste, Agnès Giard a choisi 108 objets japonais dans son dernier livre. Blogueuse pour le site web du quotidien français Libération (elle y tient un journal dédié à l’érotisme), passionnée de longue date par le Japon, Agnès Giard dresse dans son ouvrage un étonnant catalogue de sextoys, gadgets, articles ménagers, cosmétiques, charmes et amulettes. Il y a de tout, ce n’est rien de le dire.

Nouilles en silicone

Citons des machines à masturber, une patte de chat qui attire l’amour, une crème de beauté à base de rossignol, la flèche qui transperce les démons, les bonbons en forme de crottes de nez, des cordes érotiques, des soupes de nouilles en silicone, un lubrifiant parfumé aux aisselles d’employée de bureau, un bâillon en forme de canard, ainsi qu’une phalange de godemichés et poupées pour «célibataires».

L’inventaire, qui n’est jamais vulgaire, pourrait être anecdotique. Mais la description minutieuse de ces outils du désir laisse paraître la relation des Japonais au monde des objets. Une relation empreinte d’histoire, de mythe, de tradition animiste et bouddhiste.

Des vibromasseurs imitent ainsi les silhouettes des divinités bisexuelles qui gardent encore certains sanctuaires. Le «coussin grenouille»? C’est une poupée gonflable aux jambes relevées et au sexe bien apparent. Elle évoque les batraciens en terre cuite qui accueillent les visiteurs à l’entrée des maisons ou des lieux de pèlerinage, jouant sur l’homonymie en japonais du mot «grenouille» et de ­«revenez» («kaeru»). Cette invitation à revenir renvoie aussi à l’idée de «rentrez à la maison», du retour à la mère et au paradis moite des origines.

L’empreinte de la tradition

La plupart des 108 objets du livre portent l’empreinte d’une tradition millénaire qui sépare à peine la culture, la religion et l’érotisme. La double influence de l’animisme shinto et du bouddhisme a littéralement animé le monde des objets, facilitant un rapport affectif aux choses. Celles-ci parlent, réconfortent ou menacent, se transformant à l’occasion en monstres: les contes populaires et films fantastiques sont peuplés de soucoupes, paravents ou parapluies qui se métamorphosent la nuit pour perturber l’ordre établi.

Plus ces objets-compagnons sont neufs, inédits, remplacés souvent, plus ils donnent de la force à leurs propriétaires. L’attrait irrésistible du «shinhatsubai» («nouveau produit») alimente bien sûr la pulsion surconsommatrice des Japonais. Mais il sert aussi la cause des bricoleurs, techniciens et ingénieurs qui s’échinent à concevoir sans cesse de nouveaux trous robotisés à onanisme, androïdes en silicone ou godemichés aux formes improbables. La plupart de ces instruments du plaisir restent trois mois aux catalogues des maisons spécialisées, puis disparaissent aussi vite qu’ils étaient apparus. D’autres sont des succès durables. Agnès Giard relève que certains modèles de vibromasseurs jetables, tels ceux proposés dans les «love hotels» de Tokyo ou ailleurs, se sont vendus à 600 millions d’exemplaires. Dans un registre plus romantique, les amoureux du XXIe s’échangent toujours, comme en l’an 800, des nœuds qu’il ne faut pas défaire, sous peine d’avoir le cœur brisé.

Les objets du désir au Japon,
Agnès Giard, Ed. Drugstore.