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Société lundi 10 mars 2003

Le premier Congrès de la condition masculine entame des négociations de paix entre les sexes

Par Anna Lietti
Les participants à cette réunion internationale n'étaient pas nombreux mais les discussions d'excellente tenue. Même si la réflexion sur la masculinité aujourd'hui avance lentement en Suisse: trop d'hommes ne s'y intéressent encore que le temps d'un divorce conflictuel.

L'adresse du premier Congrès international de la condition masculine n'est pas indiquée avec une grande précision sur le programme, il y a de quoi errer un moment, en ce samedi matin, le long de l'avenue Sainte-Clotilde à Genève. Heureusement, il y a à l'entrée un groupe de féministes, bien visibles avec leurs déguisements noirs et leurs tracts roses dénonçant la «grossière provocation misogyne» que constitue ce congrès, agendé qui plus est le 8 mars, Journée internationale des femmes. Leur verbe est si outrancier et agressif qu'un doute saisit le visiteur: ces militantes qui semblent sorties d'une caricature masculiniste sont-elles des actrices manipulées par de diaboliques machos?

A l'intérieur, on se convainc rapidement de l'improbabilité de l'hypothèse: les organisateurs du congrès et premiers orateurs – le naturopathe genevois John Goetelen et le psychologue québécois Yvon Dallaire*– sont difficilement soupçonnables d'une telle noirceur. Le choix de la date du congrès est malencontreux, ils l'admettent volontiers, mais mille contraintes y ont présidé et ils n'en ont pas «mesuré l'impact». Certains de leurs arguments sont maladroits ou sommaires, par exemple lorsqu'entrent en scène, sur le délicat sujet des hommes battus, les inévitables «études américaines qui prouvent que».

Mais l'essentiel du message est complexe et convaincant: cessons de chercher qui a commencé, essayons de comprendre comment fonctionne la spirale de la violence entre hommes et femmes dit Yon Dallaire, après avoir fait crouler de rire la salle en mimant une «montée de sauce» à deux. John Goetelen, lui, dit son malaise devant le modèle masculin du prince charmant, héros moulé exclusivement sur les attentes féminines, et résume en une formule vibrante le dilemme de l'homme en devenir: «Comment se détacher de la femme-mère sans entrer en rupture avec la femme-femme?»

La première matinée n'est pas encore terminée lorsqu'on se rend volontiers à l'évidence: en ce 8 mars, entre les féministes du dehors et les «masculinistes» du dedans, la volonté d'en découdre est très inégalement répartie. Les défenseurs de la cause masculine sont parfaitement fréquentables et la discussion qu'ils lancent d'excellente tenue. On voit vite aussi avec quel type de propos ils piquent au vif certaines sensibilités: John Goetelen, par exemple, affirme être issu «d'une famille de femmes dominantes depuis trois générations». Eh bien oui, les femmes dominantes existent, ce qui ne les empêche pas d'être socialement discriminées, et même battues ou tuées. Il faudra bien, pour que le dialogue s'installe, admettre la complexité de l'affaire.

Qui est là? Une septantaine de personnes, dont un petit tiers de femmes. Beaucoup semblent des habitués des discussions et de l'exploration du rapport entre les sexes. Mais il y a aussi cette secrétaire à la retraite, qui a payé ses 160 francs d'inscription juste «pour mieux connaître les hommes». Non qu'elle ne les fréquente pas, au contraire, après «plusieurs mariages, mais justement!», rit-elle. Il y a ce couple atypique, elle secrétaire lui charpentier, venu de France voisine. C'est elle qui explique: «Ma sœur, qui fait du développement personnel, nous a parlé du congrès et a pensé que ce serait bien pour nous…» Et, désignant son mari: «Il a été d'accord, même s'il avait peur de s'ennuyer…» Présents aussi, quelques familiers des «groupes de paroles pour hommes», nés en 1993 dans la mouvance de l'analyste québécois Guy Corneau (neuf actuellement en Suisse romande).

La majorité des participants masculins, note Oleg Kochtchouk du Mouvement de la condition paternelle, sont des hommes pris dans un divorce conflictuel, et qui se découvrent, souvent pour la première fois de leur vie, combattants à armes inégales pour réussir à assumer leur rôle de père. Le problème, admet volontiers cet enseignant genevois, orateur du congrès et auteur d'un livre sur «le père présumé coupable»**, c'est que ces militants occasionnels, une fois leur problème résolu, quittent le mouvement et ne prolongent pas la réflexion, ce qui n'alimente pas leur crédibilité. D'une manière générale, «les hommes font encore preuve d'une surprenante passivité» face aux réalités qu'ils dénoncent. Mais cela s'explique et leur chemin sera long: «Les valeurs masculines traditionnelles ont été systématiquement dévalorisées et accusées de tous les maux, sans qu'en soient proposées de nouvelles, c'est très déstabilisant.»

Juste avant le dîner, l'assemblée est tombée d'accord avec Oleg Kochtchouk: moins que les valeurs masculines, c'est la différence même des sexes qu'il faut accepter, et que notre société tend à aplanir. Le charpentier de France voisine en convient volontiers. Mais il a surtout aimé la description, par Yvon Dallaire, du silence masculin esquiveur de conflits. Il ajoute: «Vous croyez que les hommes vont au bistrot pourquoi? Comme ça, quand ils rentrent, leur femme dort déjà et il n'y a pas d'histoires.»

*Homme et fier de l'être, par Yvon Dallaire, Ed Option santé, 2001.

**La tendresse suspecte, par Aleg Kochtchouk, Ed Cabédita, 2002.

Prochain épisode: «Le retour du père?» débat public organisé par Oleg Kochtchouk et l'Association des familles monoparentales. Mardi 25 mars, 20 h, Uni Mail, salle R 070, Genève. 022 344 11 11.