
«Il se perd parfois, mais en beauté»
Jouer Schumann, c’est ausculter cette brèche qui fait la marque des poètes. C’est soutenir un regard, le sien propre dans le reflet de la partition, et y percevoir la déchirure de l’altérité. Le pianiste Piotr Anderszewski est de ceux qui acceptent le pacte. Il pénètre comme peu d’autres la logique instable de l’Humoreske, des Chants de l’aube ou du Carnaval de Vienne, gravé récemment chez Virgin sur un live au Carnegie Hall.
Le Temps: Quelle image avez-vous du personnage Schumann?
Piotr Anderszewski: Je le vois comme un être d’une extrême sensibilité, avec en même temps un côté bourgeois bon père de famille. Très méthodique dans son travail, méticuleux jusqu’à la maniaquerie. Schumann est pour moi très allemand (bien plus que Brahms), il en a le côté fou, poétique, idéaliste. Il y a dans sa musique un fond presque religieux. C’est un protestant, à l’inverse de Chopin, le Polonais aristocrate et catholique. Aussi frénétique et déséquilibrée soit la musique de Schumann, avec toutes ses déformations rythmiques, ses faux bonds, ses coups de pied, j’y entends des réminiscences de choral luthérien.
Vous aviez le projet de lui consacrer un disque.
L’idée traîne depuis un an et demi. Je suis allé deux fois en studio avec l’intention d’enregistrer l’Humoreske. J’ai joué la pièce trois fois d’affilée en décortiquant chaque détail comme j’ai l’habitude de le faire. Mais j’ai abandonné; il y a chez Schumann quelque chose de tellement spontané, instable et capricieux, voire fantasque, que l’idée de fixer tout ça sur un disque me paraît contre nature. C’est une musique trop fuyante. J’en ai cependant encore très envie. (Rires.)
On dit souvent que Schumann est très contraignant pour les pianistes, techniquement parlant.
Je n’ai jamais eu de problème physique à la main, sauf une fois. C’était après avoir beaucoup travaillé l’Humoreske. Il y a chez Schumann quelque chose qui est contre la main, qui la tord.
En quoi est-ce différent
de son contemporain Chopin?
Chopin est beaucoup plus fluide. Il connaissait ses limites et s’est toujours tenu à sa nature. Schumann, lui, adore aller contre nature. Il y a des angles dans son écriture, il nous lance dans une direction et tout à coup nous fait revenir en arrière. Oui, ça détruit un peu la main, mais ça ne me dérange pas. L’échec, d’une certaine façon, fait partie de sa démarche. Sa carrière de pianiste n’a pas marché, celle de chef non plus. Il échoue même dans certaines compositions. Il y a chez lui quelque chose de faible, et ça me touche.
Tout l’inverse de sa femme Clara.
Je n’ai pas de sympathie pour cette femme virtuose, très extérieure, effectivement tout ce que lui n’était pas. Mais en même temps, leur amour a été une telle source d’inspiration, toute l’œuvre schumannienne tourne autour d’elle. D’ailleurs, c’est un aspect qui me gêne toujours un peu: le fait que la musique d’un génie puisse dépendre non pas d’un amour universel, pour Dieu ou l’humanité, mais pour une personne concrète, en chair et en os. Il y a quelque chose de pas solide là-dedans, et en même temps de très émouvant.
Faiblesse, manque de solidité, la musique de Schumann serait donc une sorte d’éloge de la fragilité?
De l’inefficacité, plutôt. Il y a dans son catalogue énormément de pièces soi-disant ratées, mais qui en fait ne le sont pas. Par le passé, on a beaucoup critiqué son orchestration. Aujourd’hui, certains osent affirmer que c’est un orchestrateur génial, et je suis plutôt de cet avis. Simplement, il ne s’agit pas d’une orchestration efficace. Brahms, au contraire, avait ce savoir-faire: avec lui, l’orchestre sonne bien même si le chef est médiocre. Les œuvres orchestrales de Schumann, elles, exigent un interprète réellement habité pour prendre tout leur sens. Il y a chez lui une extrême fragilité dans laquelle il se perd parfois, mais avec quelle beauté et quelle poésie! Son œuvre est un contre-pied magnifique à notre époque obsédée par l’efficacité, le succès et le bonheur personnel.
* «Piotr Anderszewski at Carnegie Hall» (Virgin Classics/EMI).
