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compétition dimanche 27 mai 2012

Et au milieu coule une rivière boueuse

Par Antoine Duplan
Le festival de Cannes se conclut avec «Mud, de Jeff Nichols, un film intense, vibrant, placé sous l’auspice de Mark Twain

Coïncidence de la programmation, le premier film et le dernier film projetés à Cannes dans la cadre de la Compétition ont plusieurs traits en commun. Ils mettent en scène des enfants. L’action se déroule sur une île. Dans le premier on assiste à une représentation de L’Arche de Noé, de Britten, et le youyou de la famille s’appelle Summer’s End («la fin de l’été»). Dans le deuxième, les illusions tombent comme les feuilles mortes et on découvre un bateau croché à un arbre. Là s’arrêtent les ressemblances.

Car Moonrise Kingdom de Wess Anderson perpétue une tradition du conte tandis que Mud relève du réalisme magique. Jeff Nichols, 34 ans, a frappé fort avec ses deux premiers films, Shotgun Stories, ou l’explosion de violence ravageant une réunion de famille, et Take Shelter (Grand Prix de la Semaine de la Critique l’an dernier), ou le naufrage affectif et social d’un homme hanté par des visions d’Apocalypse. Avec Mud, il opte pour un registre moins torturé, mais ne cède rien sur l’originalité du scénario ni l’intensité dramatique.

Ellis (l’étonnant Tye Sheridan, découvert il y a un an dans The Tree of Life) et Neckbone (Jacob Lofland qui évoque le jeune River Phoenix de Stand By Me) ont 14 ans. Ils vivent au bord du Mississipi. Leurs parents sont pêcheurs. La vie est dure, mais la nature est un terrain d’aventures sans fin.

Sur une île du fleuve, les deux copains découvrent un bateau que la dernière inondation a suspendu dans un arbre. Ils se l’approprient. Mais l’embarcation est déjà squattée par Mud (Matthew Mc Conaughey), un vagabond un peu inquiétant et tout à fait charmeur. Les deux kids se lient d’amitié avec le paria, fascinés par son pistolet, les serpents tatoués sur ses bras et sa chemise magique. Ils le ravitaillent, ils entrent dans son jeu. Mud se planque en attendant de retrouver la femme de sa vie, Juniper (Reese Witherspoon), une fille avec des rossignols tatoués sur les mains. Ellis porte les billets doux et déniche les outils qui permettront de remettre à flot le bateau suspendu…

Mud («boue» en anglais) n’est pas un enfant de chœur. Il a tué un homme, une crapule qui avait frappé Juniper. La police recherche le fugitif. Le frère de la victime aussi. Quant à Juniper, elle ne sort de son motel miteux que pour aller draguer dans des bars glauques.

Ivre de vastes espaces, Mud s’inscrit dans une mythologie américaine perpétuée par la chanson et le roman. Les personnages, rudes travailleurs qui ont de l’honneur à défaut d’argent, auraient leur place dans un morceau de Bruce Springsteen. Le film renvoie surtout à Mark Twain, qui disait: «Le Mississipi est un beau sujet de lecture». Ellis et Neckbone, c’est Tom Sawyer et Huckleberry Finn; Mud c’est le nègre Jim. Le fleuve charrie forcément une dimension biblique: la nature est idyllique, mais gare aux mocassins qui ondulent dans le courant et frétillent dans les trous d’eau.

Dans ce récit dont la simplicité le dispute à la puissance, Ellis, Neckbone et Mud font l’apprentissage de la désillusion amoureuse. La violence, consubstantielle à la culture américaine, explose fatalement. Mais les gosses auront rendu un bateau à la mer et la liberté a le mot de la fin.