
Daniel Kehlmann, arpenteur de la littérature
Daniel Kehlmann est un gourmand de textes, un dévoreur de mots et d’histoires. Volubile, prompt à la répartie, maniant les idées avec une aisance de prestidigitateur, curieux du monde et des concepts, ce jeune écrivain allemand – il est né en 1975 à Munich d’un père réalisateur et d’une mère actrice – est devenu célèbre grâce à Moi et Kaminski (Actes Sud, 2004; Ich und Kaminski, Suhrkamp, 2003).
Puis, il a carrément réjoui la planète avec son sixième livre, Les Arpenteurs du monde (Actes Sud, 2007; Die Vermessung der Welt, Rowohlt, 2005), merveilleuse épopée, entre XVIIIe et XIXe siècle, de deux savants allemands, Alexander von Humboldt et Karl Friedrich Gauss, qui, avec une gravité tout à la fois burlesque, philosophique et émouvante, observent le monde et lui appliquent leurs théories respectives (SC du 13 janvier 2007). Les Arpenteurs du monde s’est vendu comme des petits pains de Berlin à New York en passant par le monde francophone. Il vient de paraître en poche en français (Babel) et, selon l’éditeur allemand Rowohlt, il est en passe d’être traduit dans une quarantaine de langues.
Le nouveau roman de Daniel Kehlmann, Gloire, qui vient de paraître en français, est sorti il y a un mois en Allemagne sous le titre de Ruhm (Rowohlt). La Frankfurter Allgemeine Zeitung vient d’annoncer qu’il s’en est déjà vendu 300 000 exemplaires. A ces succès, il faut encore ajouter une dizaine de prix littéraires et le fait que Wolfgang Becker, le réalisateur de Good Bye Lenin!, prépare un film tiré de Moi et Kaminski; bref, plus qu’assez pour que la presse allemande qualifie le cas du jeune auteur de «Phänomen».
Prolifique créateur
Son septième livre porte un titre qui semble s’inscrire logiquement dans ce fulgurant succès: Gloire. Et pourtant, Daniel Kehlmann n’est pas du genre à se raconter ou à s’adonner à l’introspection. L’autobiographie ou l’autofiction sont sans doute les genres le plus étrangers à ce conteur, à cet expérimentateur de formes. Il est aussi un prolifique créateur de personnages dont il aime à imaginer les comportements dans des situations données. Il adopte volontiers une certaine distance, une sorte de détachement dans le récit; une posture qui n’est pas, pour autant, dénuée d’empathie à l’égard du genre humain: «Dans le regard qu’il porte sur le monde, Voltaire est un modèle pour moi, dit-il. Il y a quelque chose que j’ai essayé de lui emprunter pour chacun de mes livres: cette faculté de décrire des choses horribles et tristes et d’être drôle en même temps. Ce qui ne signifie pas, d’ailleurs, que vous ne prenez pas les choses au sérieux. Cette leçon de Voltaire est très importante pour moi.»
Poupées russes
Ceux qui pensaient lire les confessions d’un écrivain aux prises avec une renommée toute fraîche en ont donc été pour leurs frais: si la célébrité concerne en effet plusieurs protagonistes de ce curieux roman en neuf histoires distinctes mais reliées entre elles par certains personnages et certains faits, il n’évoque que de manière très lointaine celle de Daniel Kehlmann lui-même. «Si on songe aux acteurs, aux sportifs, aux politiciens, la célébrité que vous pouvez acquérir en tant qu’écrivain est très limitée, s’amuse-t-il. C’est d’ailleurs plutôt une bonne chose, car la célébrité peut vraiment changer une vie et je ne dirais pas que c’est ce qui m’est arrivé. Gloire est bien sûr un titre à prendre avec ironie. Il est ironique par rapport au livre lui-même, parce qu’il y a beaucoup de personnages célèbres dedans et que leur célébrité ne les aide en rien, bien au contraire. Il faut y lire aussi une ironie à mon égard, puisque ce n’est pas, comme vous l’avez noté, le compte rendu de mon expérience d’auteur de best-seller.»
Affable, très vivant, Daniel Kehlmann reste d’une grande discrétion sur sa vie personnelle. Oui, il a toujours su – «dès l’âge de 9 ans» – qu’il voulait devenir écrivain. «Adolescent, j’ai écrit de mauvais poèmes, puis plus tard des nouvelles et, finalement, j’ai publié mon premier roman, à 22 ans.» Sa vie, à Vienne, où il a grandi, plutôt qu’en Allemagne, est-ce une manière d’échapper à son pays d’origine et de porter un regard tout empreint d’humour sur ses compatriotes? «Il est vrai qu’observer la culture allemande depuis l’Autriche peut vouloir dire que je me sens plus libre vis-à-vis d’elle, plus sensible à sa dimension comique. Peut-être que mon regard aurait été différent si j’avais grandi à Berlin. Au fond, je n’en sais rien.» L’idée le séduit pourtant: «Loin de moi l’idée de me comparer à Voltaire, mais souvenez-vous qu’il vivait à Ferney et non à Paris…»
Auteur virtuel
Si Gloire ne parle donc pas directement de Daniel Kehlmann, reste que les écrivains y pullulent. Il y a cette malheureuse Maria Rubinstein, auteure de polars que l’écrivain égare au fin fond de l’Asie centrale. Il y a aussi l’inquiétant Miguel Auristos Blancos, écrivain new-age hyper riche qui doute soudain du bonheur sur commande qu’il prêche à ses millions de lecteurs.
Il y a enfin ce Leo Richter, un personnage apparaissant au centre du roman qui se dessine en creux derrière ces neuf histoires. Leo Richter est un écrivain talentueux mais un peu neurasthénique; vite excédé par les vicissitudes de sa vie de conférencier invité en Amérique du Sud par toutes sortes de communautés allemandes, pressées de rencontrer le grand homme pour lui soumettre invariablement cette question essentielle: «Où trouvez-vous vos idées?» Leo Richter a pourtant le bonheur d’être aimé d’une certaine Elisabeth, courageuse et discrète travailleuse humanitaire qui – alors qu’elle ressemble à s’y méprendre à Léa Gaspard, l’héroïne des romans de Richter – craint par-dessus tout de se retrouver dans l’un des livres de son amoureux. Une crainte que ne partage pas le héros d’une autre des neuf histoires, un dénommé Mollwitz, qui, croisant par hasard la route de Richter, veut par tous les moyens devenir son personnage.
Leo Richter est probablement aussi l’auteur de certaines des histoires de Gloire qui joue sur plusieurs niveaux de fiction. Richter dit d’ailleurs porter en lui ce projet d’un «roman sans personnage principal!» «Tu comprends?» dit-il à Elisabeth, «la composition, les recoupements, une ligne narrative mais pas de protagoniste, pas de héros traversant toute l’histoire». Une affirmation qui fait préciser à Daniel Kehlmann que «Leo Richter n’est pas l’auteur de Gloire, mais disons qu’il pourrait écrire un roman qui y ressemblerait beaucoup».
Jeux et plaisir
Tandis que Leo Richter souffre, Daniel Kehlmann semble s’être beaucoup amusé à composer son histoire en épisodes épars, s’offrant un puzzle littéraire tridimensionnel, qui mélange les personnages et les niveaux de réalité. Il cite Borges, Nabokov au rang des inspirateurs, mais aussi des films lorsqu’il évoque la forme particulière de son roman: Magnolia de Paul Thomas Anderson, Babel d’Alejandro González Inárritu et Le Fantôme de la liberté de Luis Buñuel. Certes, son dispositif en miroir dénote un goût pour la complexité, mais Daniel Kehlmann évoque aussi le bonheur du jeu, lorsqu’il parle de son livre: «C’est quelque chose que nous aimons tous, je crois: chercher, trouver des liens entre des épisodes. L’idée peut sembler abstraite ou intellectuelle, mais moi je trouve qu’il y a simplement beaucoup de plaisir là-dedans.» Daniel Kehlmann raconte aussi, en brouillant ainsi les niveaux de fiction, nos doubles vies contemporaines, où le réel est sans cesse troué par d’autres réels – téléphoniques, virtuels – nous amenant à vivre des aventures à part, que ceux qui sont autour de nous n’imaginent pas.
Tout comme Humboldt arpentait le monde multipliant les expériences, Daniel Kehlmann semble s’être lancé dans une exploration de divers genres littéraires. Ses livres partagent le même ton distancié et burlesque, mais leur forme est changeante. «Il y a un joli mot allemand, Spieltrieb, qui décrit ce plaisir, cette volonté de jouer. Les sujets, les thèmes, se ressemblent, certains personnages aussi, mais j’essaye, pour chacun de mes livres, de trouver des techniques et des formes neuves. Ici, la forme courte de chaque histoire me permet aussi de me montrer beaucoup plus extrême que dans un roman. Par exemple dans l’histoire de Mollwitz, cet homme fanatique d’Internet et qui écrit comme un blogueur.»
Il y a dans le travail de Daniel Kehlmann un brio, une virtuosité qui pourrait sembler presque trop parfaite. Mais, malgré son sens de l’ironie, l’humanité n’est pas loin. Elle peut même être toute proche comme dans l’histoire de Rosalie, personnage malade, en route pour une euthanasie à Zurich et qui supplie son auteur, comme d’autres supplient Dieu, lui demandant de la sauver du grand plongeon… «Pour moi les idées sont importantes, dit ce philosophe de formation, mais la littérature ne doit pas se limiter aux idées, elle doit parler des gens.»
