Texte - +
Imprimer
Reproduire
Air du Temps jeudi 18 août 2011

La grande peur de l’invasion chinoise

Etienne Dubuis (texte), Véronique Marti (photo)
Placeholder
Au musée militaire de Tchita.  L’adversaire principal est ici la Chine. Mais le conflit se joue sur le terrain économique et commercial.
(tchita, 23 juillet 2011 )

> Dans notre bus, chauffeur russe et passagers chinois se jaugent et se disputent

> L’enseignement du mandarin domine désormais tous les autres à la faculté des langues de Tchita

> Oleg Terechine se souvient deson service militaire passé à attendre l’ennemi

Les voici donc ces Chinois qu’on nous annonce depuis notre départ de Moscou, cette avant-garde d’un péril démographique menaçant les marges orientales de la Russie! Il nous aura fallu attendre la gare routière d’Oulan-Oude pour en apercevoir. Ces premiers représentants du pays le plus peuplé du monde sont au nombre de huit et rejoignent leurs pénates en Mandchourie, un millier de kilomètres plus loin. Est-ce parce que nous sommes aussi des étrangers? On nous place dans le même minibus en partance pour Tchita.

Le voyage promet. Le jeune Russe qui se saisit du volant a accueilli les Chinois en aboyant. Et le premier Chinois à nous adresser la parole nous assure qu’Oulan-Oude n’est «pas terrible». Une petite heure après le départ, tandis que nous traversons une superbe steppe dans le soleil couchant, le véhicule s’arrête brusquement au bord de la route. Une crevaison. Notre chauffeur remplace la roue en un tournemain sous les yeux de ses passagers penchés sur ses moindres gestes. Mais à peine est-il reparti qu’il s’arrête dans une station-service pour y faire le plein, puis dans un restoroute pour y prendre un repas chaud. «On s’arrête trop», fulminent les Chinois sur le parking où ils se partagent un paquet de biscuit et une bouteille d’eau.

Le conducteur roule très vite tout en s’accordant des pauses. A cinq heures du matin, alors qu’il est reparti manger sans adresser un mot à ses passagers, un jeune Chinois sort son baladeur et passe sur haut-parleur une chanson de son pays. La voix féminine, très mélodieuse, tranche avec la musique russe tout en en percussions servie habituellement dans les bus. Quand notre chauffeur revient, il n’attend pas même d’avoir allumé son moteur pour mettre sa radio à plein volume.

L’entrée dans Tchita sous le brouillard de l’aube est sportive. Le minibus roule à toute allure en rasant les trottoirs et en brûlant allègrement stops et feux rouges. Arrivés à destination, le chauffeur monte sur le toit de son véhicule et entreprend de jeter les bagages de ses passagers. Sans se départir de leur calme, les Chinois forment aussitôt une chaîne pour les réceptionner et se les passer de main en main.

Le basculement du monde

Lina Razumova nous accueille dans la faculté des langues étrangères de l’Université de Tchita. Professeure de français, elle nous présente les lieux plongés dans la pénombre en ces temps de vacances scolaires: le rez-de-chaussée où elle donne ses cours aux côtés de ses collègues d’anglais et d’allemand, puis le premier étage où ne s’enseigne que le chinois.

«Regardez, commente Lina, ils ont pendu partout des photos de la Chine. Au début, cela nous a choqués mais nous nous sommes habitués. Il n’y a pas grand-chose à faire. Les jeunes de la région sont toujours plus nombreux à considérer que ce pays est leur avenir. Les conditions financières qui leur sont faites sur place s’avèrent par ailleurs excellentes. Pourquoi se ruineraient-ils à aller étudier en France une langue qui leur semble appartenir au passé?»

La Chine, Lina connaît. Elle y a même réalisé plusieurs voyages, notamment dans la ville frontalière de Manzhouli. «En 1990, se souvient-elle, les Russes y vendaient des produits électroménagers et y achetaient quelques vêtements. Aujourd’hui, ils n’y vendent pratiquement plus rien et y achètent tout, jusqu’aux ordinateurs et aux postes de télévision.»

Un de ses collègues, Oleg Terechine, nous a rejoints. «Oui, je crains l’expansionnisme chinois, avoue l’enseignant. Sur leurs cartes, la Chine comprend la Russie jusqu’au lac Baïkal, parfois même jusqu’à l’Oural. Ils avanceront sans nous déclarer la guerre, par lente infiltration. Ce sont des rusés et ils sont des milliards!»

Lina proteste, lance à son collègue qu’il exagère, que leur pays est assez fort pour défendre ses intérêts. Mais Oleg n’en démord pas. En nous quittant, il lâche qu’il a fait son service militaire dans les gardes-frontière au milieu des années 1970, alors que les affrontements entre la Russie et la Chine sur le fleuve Amour étaient encore dans toutes les mémoires. «J’ai passé deux ans dans la crainte de voir surgir l’armée d’en face, se souvient-il. Heureusement, à l’époque rien n’est arrivé.»