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Religion mardi24 mars 2009

L’Afrique relativise les propos du pape

Par Angélique Mounier-Kuhn
La déclaration sur le préservatif a choqué l’Europe. Des voix africaines invitent à la nuance et estiment qu’elle sera sans effet

«La distribution de préservatifs ne permet pas de dépasser le problème du sida, au contraire, elle augmente le problème.» La réponse du pape Benoît XVI à une question que lui posaient des journalistes dans l’avion qui le conduisait mardi dernier au Cameroun continue de faire le tour du monde. Sous nos latitudes, elle a soulevé un tollé de réactions. Parmi les plus outrés, des politiques, des responsables d’organisations gouvernementales impliquées dans la lutte contre la pandémie et des spécialistes du virus ont fait part de leur «consternation» et de leur «vive inquiétude» et évoqué «des paroles gravissimes» (LT du 19.03.09). Vu d’Europe, ce nouveau «dérapage» papal minerait des années d’efforts acharnés pour sensibiliser les populations à l’usage du préservatif.

En Afrique, et particulièrement au Cameroun, première des deux étapes de la tournée de Benoît XVI sur le continent, les réactions des auditeurs divisés par l’affirmation papale ont fait crépiter les standards des émissions de radio. Les journaux privés ont commenté l’affaire. Sans atteindre l’effervescence européenne. Une semaine après, l’Africain s’étonne presque d’une «surréaction» du Nord. Vraisemblablement engoncé dans son rôle de pays accueillant, l’Etat camerounais s’est d’ailleurs gardé de réagir officiellement.

«Une goutte d’eau»

«L’Eglise catholique a toujours prêché contre l’utilisation du condom. Cette déclaration n’est qu’une goutte d’eau de plus», rappelle Christian Macauley, du Dispositif itinérant d’appui psychosocial, une ONG camerounaise spécialisée dans la prise en charge de malades du VIH. Selon lui, au Cameroun, dont un tiers de la population est catholique, «la majorité des croyants sont des vieilles personnes ou des gens mariés. Les jeunes, qui sont les plus touchés par la maladie, ne sont pas des croyants très engagés. Et l’usage du préservatif est réellement ancré dans les statistiques. Une enquête de santé a montré en 2005 que 80% des personnes utilisaient le préservatif, même si la majorité n’aime pas cela.» D’après ce praticien, s’il reste indispensable de les «sensibiliser en permanence», les jeunes ne devraient guère être perméables aux préconisations de Benoît XVI.

«Il faut «banaliser» le propos du pape. On l’a exagéré. On s’est saisi d’une phrase, qui lui fait en quelque sorte de la publicité», souligne Serigne Mor Mbaye, qui fut responsable du Service d’éducation à la santé au Sénégal – 1% de catholiques – et gère aujourd’hui le Centre pour la guidance infantile et familiale de Dakar. «Cette phrase n’aura pas de prise sur les populations du continent africain», tranche-t-il. La lutte contre le sida, un labeur de chaque instant, ne peut s’embarrasser d’un débat sur la pertinence des assertions papales, estime-t-il en substance. Tout au plus concède-t-il un agacement: «Le continent fait face à la pandémie dans un contexte de crise économique extraordinaire. Les masses populaires se paupérisent et les conflits armés sévissent depuis deux décennies. Alors, oui, ces propos ne font pas avancer les choses.» L’important, pour le Sénégalais, alors qu’une nouvelle génération est à son tour confrontée à la maladie, est de «continuer la bataille, qui s’essouffle en matière de prévention parce que les programmes sont plus portés sur les antirétroviraux. Mais seule 2% de la population africaine y accède. Le recours au préservatif est l’un des palliatifs à la maladie.»

«Orienter vers la sainteté»

Pierre Fonkoua, professeur à l’Université de Yaoundé, éclaire d’une autre manière la controverse: «Contrairement à l’Occident qui n’a qu’un seul registre, le rationnel, un Africain fonctionne sur plusieurs registres. L’Eglise joue son rôle, celui d’éclairer, d’orienter vers la sainteté. Mais nous, nous sommes sur terre!» Ce spécialiste des sciences de l’éducation poursuit: «On respecte le pape et les valeurs absolues qu’il défend. Cela n’enlève rien à la pratique: nous croyons aussi aux valeurs intrinsèques du condom, qui sont le plaisir et la sauvegarde de la vie.» S’il éclate de rire au mot «abstinence», il reconnaît que «des efforts pour trouver un partenaire sérieux, et «resacrer» l’action qui mène à la vie» sont souhaitables. «Le sexe a été banalisé, déplore Pierre Fonkoua, et sa pratique comme une «activité» a ses limites.» En cela, conclut-il, l’Afrique n’est pas différente de l’Europe.