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Mexique jeudi 25 octobre 2012

Tijuana, juste derrière le mur

Par Texte et photos: Luis Lema envoyé spécial à tijuana
Entre San Diego et Tijuana passe un mur. Tout sépare et tout rapproche ces villes jumelles

C’est presque la fête, de l’autre côté. D’après ce qu’on peut deviner, il y a des familles, des badauds, de l’animation. Adriana s’approche de la barrière, et elle explique: un peu plus loin, les enfants ont lancé les cerfs-volants. Mais le vent va dans le sens contraire. De là où nous sommes, on ne pourra pas les voir.

Pas de fête, pas de cerfs-volants de l’autre côté du mur, déjà écrasé par le soleil en ce début de matinée. Mais on jurerait presque percevoir une certaine excitation de la part de l’officier de la Border Patrol, qui se tient un peu à l’écart: «Vous venez pour l’ouverture? Vous avez rendez-vous avec des gens de l’autre côté?» interrogeait-il tout à l’heure, semblant trahir un soupçon d’espoir. Ce n’est pas tous les jours qu’il se passe quelque chose sur la bien nommée Imperial Beach, là où vient mourir dans les vagues du Pacifique le mur qui, à travers les collines et les prés, sépare les Etats-Unis du Mexique sur plus de 1300 kilomètres.

Après avoir verrouillé ici pendant trois ans l’ancien Friendship Park, le mur vient pourtant de s’entrouvrir, presque en catimini. Au vrai, ce ne sont que quelques centimètres carrés. Tout échange, autre que verbal, reste interdit, et l’agent de sécurité, bien que poli, veille à ce que rien ne passe d’un côté ou de l’autre, dans les interstices du triple grillage. Peu importe: pour Daniel Watman, qui connaît bien Adriana et tous les Mexicains qui s’activent de l’autre côté, c’est une victoire. «Nous avons négocié pendant plus d’un an avec la Border Patrol pour obtenir ceci», dit-il. Avant de se ressaisir: «En fait, une négociation, ce n’est pas exactement le mot. Nous faisons des propositions, et elles sont acceptées ou non, sans aucune forme d’explication.»

Daniel Watman et ses amis ont eux-mêmes engagé un architecte pour dessiner cette trouée dans le mur de six mètres de haut. Ont-ils mis trop de zèle à l’heure d’intégrer les critères de sécurité? «Nous pensions que le résultat serait plus décisif», reconnaît le militant californien. «Il faudra que nous demandions à notre architecte de faire une nouvelle version plus avenante. Puis on la soumettra à l’administration. Et on verra si elle est acceptée…»

Voilà trois ans que les fourmis qui se sont donné pour tâche d’abattre le mur manient ainsi la technique de l’essai et de l’erreur. Des deux côtés, les militants ont organisé des leçons parallèles de salsa ou de yoga, au cours desquelles se sont consolidés les rapprochements. Professeur d’espagnol dans diverses écoles de San Diego, Daniel Watman avait d’abord tenté de mettre sur pied des voyages d’études durant l’été pour ses élèves nord-américains. Il avait essayé de faire les choses en règle, mais les autorités lui ont expliqué que les démarches administratives pouvaient prendre plus d’une année. Il a donc convaincu ses étudiants les plus hardis d’entrer au Mexique en tant que simples touristes. Certains, depuis lors, ont pris goût à l’aventure. Ils se sont fait des amis, et ils y retournent d’eux-mêmes de temps à autre, au prix de quelques heures de tracas à la frontière.

Comme une poignée de ses concitoyens, artistes ou originaux, Watman est allé plus loin et s’est lui-même établi à Tijuana depuis quelques années. Un scooter lui permet de se faufiler entre les voitures à travers les kilomètres de queue qui s’étirent à la frontière, du côté mexicain. «On peut y arriver en vingt minutes. Il suffit d’un peu de pratique», sourit-il.

Le point de passage entre les villes de San Diego et Tijuana a la réputation d’être la frontière la plus fréquentée au monde. Mais il est aussi devenu, pour les Nord-Américains qui ne s’y rendent plus guère, synonyme de coupe-gorge et de massacres commis par des narcotrafiquants sans foi ni loi.

Cette ancienne bourgade, créée de toutes pièces à la frontière pour étancher la soif des «gringos» du temps de la prohibition, a pourtant faim aujourd’hui: de normalité. Devenue une cité tentaculaire où viennent s’écraser ceux qui tentent de poursuivre l’immigration vers le nord, Tijuana reste aussi un décor prêt à accueillir des visiteurs qui ne viennent plus. Les pharmacies, alignées le long de l’avenue de la Révolution, promettent à qui mieux mieux tous les médicaments imaginables, que l’on ne peut se procurer aux Etats-Unis qu’avec une ordonnance médicale: captopril, glucosamine, diclofenac, tramadol et, surtout, les favoris toutes catégories que sont le Viagra et le Cialis.

Les groupes de musiciens, aujourd’hui, jouent pour les seuls habitants du lieu. Mais la ville, qui bénéficie malgré tout de la proximité des Etats-Unis, et dont les échanges commerciaux n’ont cessé de se renforcer avec San Diego, s’est aussi dotée d’un centre culturel futuriste et de dizaines de bars et de lieux d’exposition branchés. Tijuana est prête.

L’immigration est devenue l’un des thèmes centraux de la campagne électorale américaine. Mais juste derrière le mur, attendant sa part de miettes, Gilberto Serrano ne peut pas leur en vouloir, à ces Américains qui «s’auto-muraillent». Lui qui a fait des études dans la grande ville de Guadalajara, le voilà réduit à distribuer aux éventuels visiteurs des publicités pour des dentistes bien moins chers qu’aux Etats-Unis, l’autre grande spécialité de la ville.

La violence des narcos (même si elle s’est fortement réduite dans la ville); les gens littéralement coupés en morceaux et abandonnés au bord de la route; la corruption; les blocages politiques… Sans crier gare, Gilberto Serrano cite l’écrivain Octavio Paz pour maudire «la race mexicaine», issue symboliquement des conquistadors et de la figure de la Malinche, la maîtresse autochtone de l’Espagnol Hernan Cortès. A ses heures perdues, Serrano est un féru de culture populaire. Mais c’est à ses amis américains qu’il montre les vidéos du festival de mariachis de Guadalajara, qui n’intéressent pas ses concitoyens.

Entre amour et haine, l’homme passe parfois du côté de San Diego, où il tente sans succès de trouver un emploi. Il serre les dents, puis il confesse: «A chaque fois, je suis pris d’une sorte de folie aux Etats-Unis. Je me mets à boire et je finis par uriner sur les statues de leurs présidents. C’est sûrement un moyen d’évacuer cette sorte de rage que je porte en moi…»

Retour au mur, du côté américain. Le petit espace obtenu par Daniel Watman et ses amis s’est refermé jusqu’à la semaine prochaine. Le garde a changé et refuse de sortir de son 4x4. Il n’y a plus moyen de s’approcher.

Seuls, sur le parking totalement désert, Rick et sa femme regardent le soleil se coucher au loin, par-dessus les grillages. Pour eux, c’est la fin du voyage. Sur le GPS de la Harley-Davidson, Rick fait s’afficher la distance parcourue sur la machine en deux semaines, depuis le départ de Milwaukee, Wisconsin: 2500 miles, lance-t-il, sans cacher sa fierté, plus de 4000 kilomètres. Vont-ils en profiter pour faire un saut au Mexique et visiter Tijuana? Le motard à la retraite, foulard dans les cheveux et barbe poivre et sel, rigole de la bonne blague. Il se tourne vers sa femme: «Aller à Tijuana, tu entends ça?» Puis, redevenant sérieux, il tranche: «C’est trop dangereux. Et il y a bien assez à voir aux Etats-Unis.»