
Pourquoi Tony Blair fait peur à Bruxelles
Daniel Cohn-Bendit se voit déjà à la tête d’une nouvelle rébellion sur fond de drapeau étoilé. «S’ils misent sur Tony Blair, les Etats membres ouvriront la porte à un débat de fond, et sans concessions, sur l’avenir de l’Union européenne», assène le leader des Verts à l’Europarlement.
Explication: mettre côte à côte les noms de l’ancien premier ministre britannique (pour le poste de président du futur Conseil européen) et de José Manuel Barroso (candidat à un second mandat à la tête de la Commission) serait, selon Daniel Cohn-Bendit, une gifle à tous ceux qui, en 2003, s’opposèrent à la guerre en Irak. «Blair, c’est le cadeau empoisonné, rugit un vieux routier bruxellois. Il a du charisme. Il a une réputation de proeuropéen. Il représente la gauche moderne capable de gagner encore des élections. Mais au bout du compte, son Europe est synonyme de moins d’Europe.»
L’été bruxellois n’a pas encore vidé les institutions communautaires. Le Parlement européen élu le 7 juin s’y réunissait encore hier en commissions. Mais tous les yeux sont déjà braqués sur la rentrée et sur une date: celle du référendum irlandais du 2 octobre sur le Traité de Lisbonne. Début septembre, les eurodéputés pourraient en effet décider de reporter après ce vote crucial – soit à la mi-octobre – l’investiture du président sortant de la Commission, José Manuel Barroso.
«L’idée du «paquet» de nominations aux postes clefs de l’UE – présidents du Conseil et de la Commission, haut représentant pour la politique étrangère, commissaires – tient beaucoup mieux la route» confirme l’élue PS Pervenche Beres. Or qui dit paquet dit noms. Dont celui de Tony Blair, désormais soutenu par son successeur Gordon Brown pour devenir le premier président du Conseil européen «nouveau modèle», si le Traité de Lisbonne entre en vigueur: un poste pourvu par les Vingt-Sept pour deux ans et demi, dont la mission consistera à représenter les pays membres, en lieu et place de l’actuelle présidence semestrielle.
La proposition Tony Blair n’est pas nouvelle. Nicolas Sarkozy lui-même avait lâché le nom de l’ex-premier ministre britannique lors du sommet qui, en octobre 2007 à Lisbonne, avait adopté le traité, rejeté ensuite par les Irlandais en juin 2008. Mais la donne, deux ans après, est encore plus délicate.
La fronde anti-Barroso au Parlement européen, emmenée par les Verts et une partie des socialistes et des libéraux, commence à dessiner un nouvel équilibre institutionnel. L’ancien chef du gouvernement belge Guy Verhofstadt, président du groupe libéral, parle d’un «régime parlementaire européen» et réclame plus d’intégration pour répondre à la crise. Le couple franco-allemand ballotte et la récente «validation sous conditions» du Traité de Lisbonne par la Cour constitutionnelle de Karlsruhe remet partiellement en cause le principe de «subsidiarité», brèche pour un retour en force de l’Europe des nations.
En bref, la confrontation s’annonce entre les défenseurs d’un pacte communautaire renforcé et ceux qui rêvent toujours de l’assouplir. Les institutions de l’UE sont fragilisées. Sept anciens présidents est-européens ne viennent-ils pas, dans une lettre à Barack Obama, de demander aux Etats-Unis de ne pas les oublier? «Nommer Blair à la tête du Conseil serait porter un coup très rude à la Commission européenne qui représente l’intérêt général, complète un diplomate. Surtout si Barroso continue de la présider. Le premier est un poids lourd qui s’est fourvoyé. Le second un poids léger qui peine à surnager.»
Tony Blair, lui, se tait. Il sait que chacun scrute son passif. Proeuropéen déclaré, l’actuel émissaire du Quartette au Proche-Orient a maintenu son pays hors de la monnaie unique et hors de Schengen, ces deux piliers de l’actuelle UE. «Même la Charte européenne des Droits de l’homme a été pour lui une pilule difficile à avaler, écrivait en 2008 l’éditorialiste luxembourgeois Jean Portante. Dans ces conditions, promouvoir la candidature du prédécesseur de Gordon Brown à la présidence de l’Union relève au mieux de la plaisanterie, au pire d’une amnésie continentale. Ou d’une provocation.»
