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Wimbledon 2012 samedi 30 juin 2012

Les raisons de la lente maturation des champions

Roger Federer, 31 ans. «Les teenagers ont de moins en moins d’opportunités de disputer des Grands Chelems. Or, si tu ne joues pas, tu ne peux gagner», dit l’ancien joueur australien Paul McNamee. (AP Photo/Alastair Grant)

Roger Federer, 31 ans. «Les teenagers ont de moins en moins d’opportunités de disputer des Grands Chelems. Or, si tu ne joues pas, tu ne peux gagner», dit l’ancien joueur australien Paul McNamee. (AP Photo/Alastair Grant)

Gagner un Grand Chelem à 17 ans, comme Boris Becker, est devenu quasi impossible. L’évolution du jeu et de la technologie explique en partie la fin des éclosions précoces. Enquête

A 31 ans, Roger Federer pourrait passer pour un vétéran. Dans ce monde moderne prônant la jeunesse éternelle, le sport est sans pitié. Renvoyant cyniquement l’être humain à sa condition de mortel. La force de l’âge? Chez un sportif, elle est souvent plus proche de la vingtaine que de la cinquantaine. L’éclosion est souvent précoce et le déclin physique prématuré.

Le tennis n’a pas toujours respecté cette règle. Ken Rosewall et Rod Laver rangèrent leur raquette respectivement à 46 et 41 ans. L’inusable Jimmy Connors, 24 ans sur le circuit professionnel, fêta son quarantième anniversaire sur le central de l’US Open. L’insatiable John McEnroe fit une ultime apparition à Wimbledon à 40 ans, en double mixte. Et le légendaire Andre Agassi remporta son dernier Grand Chelem à 33 ans. Si ce sport a vu de nombreux joueurs se retirer au-delà de la 30e bougie, il a assisté à l’éclosion de plusieurs champions post-pubères – Mats Wilander, Stefan Edberg, Pete Sampras, Boris Becker, Rafael Nadal, Monica Seles, Martina Hingis, Maria Sharapova pour ne citer qu’eux.

Aujourd’hui, cette précocité n’est plus d’actualité. Remporter un premier Grand Chelem, en l’occurrence Wimbledon, à 17 ans, comme l’ont fait Boris Becker ou Maria Sharapova, semble tenir de la science-fiction. «Où sont les jeunes?» pourrait hurler Patrick Juvet. Ils végètent au-delà du top 100 et peinent à émerger.

La faute, selon Paul McNamee, ancien joueur australien, au système actuel: «Les teenagers ont de moins en moins d’opportunités de disputer des Grands Chelems. Or, si tu ne joues pas, tu ne peux gagner. Pour avoir une chance d’y participer, il faut être dans le top 100 or cela devient de plus en plus difficile d’y entrer car le système mis en place récompense les joueurs qui y figurent déjà. Il y a une grande différence de points entre les tournois de l’élite (Grands Chelems, Masters 1000, ATP 500, etc.) et les tournois challengers. Les jeunes ont moins d’occasions de marquer des points. Alors que les membres du top 100, contraint par le règlement à disputer les Masters 1000 engrangent et conservent leur classement. Il y a moins de renouvellement qu’avant. C’est décevant.» Pour McNamee, un 100e mondial comme Lukas Rosol, surprenant tombeur de Rafael Nadal au deuxième tour jeudi soir, est un joueur beaucoup plus complet et performant que ne l’était le 100e mondial il y a quelques années. A 26 ans, Rosol figure pour la première fois cette année dans le tableau principal de Wimbledon. «Il y a plein de joueurs comme ça, avec du potentiel, mais qui n’ont pas la possibilité de jouer les grands tournois. C’est dommage pour le tennis. Ils ne sont que 50 ou 60 joueurs qui ont la possibilité de percer alors qu’ils sont beaucoup plus nombreux dans les autres sports.» McNamee souligne encore le plus grand professionnalisme et les progrès réalisés au niveau de la préparation physique favorisant la longévité. «Les méthodes actuelles sont plus efficaces grâce à une meilleure connaissance. Les joueurs du coup sont mieux conseillés.»

Même analyse chez Arnaud Di Pasquale, en charge du haut niveau à la Fédération française de tennis «Le niveau global augmente et avec, la densité du top 100. On arrive plus tard. En raison d’une concurrence accrue et parce que le physique a pris une place prépondérante alors qu’on parvient à maturité au-delà de 20 ans. C’est plus coûteux aussi. Les challengers ne rapportent rien et les quatre ou cinq ans de plus passés à attendre d’accéder au top 100 pèsent dans le budget. Avant on rentrait plus vite dans ses frais.»

Jack Reader, entraîneur d’Alexandr Dolgopolov – talentueux, bientôt 24 printemps mais qui attend toujours –, voit lui aussi une raison économique à l’augmentation de l’âge moyen – 27 ans et trois mois – des membres du top 100: «Les joueurs restent plus longtemps sur le Circuit. Avant, ils pouvaient lever le pied et se faire pas mal d’argent dans des clubs ou participant à des exhibitions. Mais ce n’est plus possible. L’argent aujourd’hui est sur le Circuit.» Il cite le cas de Tommy Haas. «Il a 34 ans, je crois, et en est à sa 3e carrière.» Reader juge les jeunes talents parfois trop pressés. Pour lui, certains pèchent par arrogance. A l’image de son compatriote Bernard Tomic. «Ces gosses ont peut-être regardé trop loin. Ils rencontrent le premier signe de succès et se voient déjà en haut de l’affiche. Ils doivent travailler plus dur.» Et comme les autres, l’Australien pointe aussi l’aspect physiologique. «Prenez la boxe. Un sport plutôt physique dans lequel personne ne fait carrière avant 28 ou 29 ans. Et le tennis prend cette direction. Actuellement, la moyenne d’âge des joueurs du top 100 est de 27 ans. C’est plutôt vieux. Mais en même temps, la croissance d’un jeune homme ne se termine pas avant 21-22 ans. Il y a donc une certaine logique à cela.»

Une évidence même. Nick Bollettieri est connu pour avoir longtemps coaché Andre Agassi et pour avoir dirigé en Floride une usine à champions d’où est sorti notamment Maria Sharapova. L’Américain a fait de la précocité son credo. Aujourd’hui, il attribue à la technologie et à l’évolution du jeu cette maturation plus tardive: «Les raquettes sont plus puissantes. Les cordages sont plus puissants. Le développement physique et mental du jeu est devenu tout aussi important que la technique. Et c’est la raison pour laquelle vous ne verrez plus un gamin de 17 ans remporter un Grand Chelem. L’âge moyen d’une première victoire a reculé de quiatre à six ans. Car pour un jeune joueur, affronter aujourd’hui un adulte de 24,25 ou 26 ans et mesurant 1,87-1,90 mètre, est beaucoup plus difficile que cela ne l’était il y a 25 ans.» Mais quand on lui suggère que les méthodes d’entraînement ont évolué et qu’on sait désormais que pousser un adolescent n’est pas forcément pour sa croissance, Bollettieri botte en touche: «Le problème n’est pas là. La preuve, la taille de la nouvelle génération est supérieure. C’est parce que le jeu est devenu plus physique. C’est comme, c’est la vie. Et il faut s’adapter à cette donne.»

Paul McNamee rejoint Bollettieri en ce qui concerne l’évolution technologique qui, selon lui, favorise les joueurs plus mûrs: «J’ai 57 ans je sers plus vite maintenant que je ne le faisais à 25 au meilleur de ma carrière. Cela est dû à la technologie et ça aide à rester performant plus longtemps alors que paradoxalement le jeu est devenu plus physique.» Les raquettes comme élixir de jeunesse. A 31 ans, Roger Federer n’est donc pas un vétéran.

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