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jean-jacques rousseau samedi 17 mars 2012

«Vous êtes perdus, si vous oubliez que la terre n’est à personne»

L’homme à l’état de nature n’était pas une brute sanguinaire, mais un être sensible: Rousseau ouvre des horizons de pensée inédits

Discours sur l’origine et
les fondements de l’inégalité parmi les hommes

Amsterdam, Marc Michel Rey, 1755

«Trop long» et mal présenté. Le jury de l’Académie de Dijon ne se fait pas scrupule à mettre d’emblée hors jeu la copie de Jean-Jacques Rousseau. Mais le philosophe, déjà couronné par l’institution pour son Discours sur les sciences et les arts , ne s’en émeut guère: «Ce n’est pas pour les discours de cette étoffe que sont fondés ces prix des Académies.» Aussi ce texte, rédigé en six mois pour les besoins du concours, est diffusé peu après avec une dédicace à la République de Genève.

Les inégalités sont-elles naturelles? Non. Légitimes? Point. Au tout début, les hommes primitifs étaient libres et égaux. Voilà le cœur de sa thèse, en porte-à-faux avec Thomas Hobbes qui soutenait que l’état de nature est celui de la brutalité, de la guerre de tous contre tous et que seuls les progrès de la civilisation ont pu harmoniser les relations entre les hommes.

S’il est courant, au XVIIIe siècle, d’opposer état de nature et état social, et de résoudre les problèmes philosophiques et politiques par la quête des origines, le postulat de Rousseau est novateur en ce qu’il affirme, par de solides «conjectures», un état de nature idyllique, préservé des corruptions futures qui vont affecter irrémédiablement le genre humain.

Des conjectures? Le Genevois renonce à proposer un tableau réaliste, «historique» de l’état de nature. Partant de l’état social de son temps, corrompu à tous points de vue (ce qui est considéré comme une évidence à l’époque), Rousseau s’empare de l’homme, le ­dépouille de ses vêtements, de sa sociabilité, de sa raison, de son langage, de ses ruses et de ses desseins, de son pouvoir ou de son asservissement.

L’homme qui en résulte, projeté dans les temps immémoriaux, s’avère parfaitement doux et inoffensif. D’abord, il vit pour lui seul, au jour le jour, sans chercher à tromper ou enferrer son semblable. Ensuite, il est doué d’un instinct de conservation et d’un sens inné de la pitié. Les pages splendides décrivant ces hommes innocents, dormant auprès du premier arbre venu, se nourrissant sans mal des fruits d’une terre fertile, font bien penser, disent les spécialistes, au jardin d’Eden, quoique la thèse de Rousseau se distancie radicalement du schéma originel chrétien. Autre source d’inspiration, les Indiens Caraïbes, que le philosophe – et il n’est pas le seul – imagine vivre encore en partie dans l’état de nature.

Rousseau décrit ensuite les lentes et douloureuses ruptures qui marquent l’évolution du genre humain: associations ponctuelles (par exemple pour attraper un cerf), habitat permanent («l’âge des Cabanes»), invention laborieuse du langage, exploitation de l’agriculture et de la métallurgie, sans compter la propriété («Ceci est à moi!»), qui tous concourent à la chute définitive de l’état de nature et à l’asservissement de l’homme. Usurpateurs, envieux, maîtres et esclaves finissent par se livrer une guerre totale qui ne s’achève que par l’habile conclusion d’un pacte liant les hommes sous l’égide de lois tout en scellant le principe d’inégalité.

Le Discours a suscité de nombreux malentendus. Voltaire l’annote méchamment, tourne son auteur en ridicule et accuse le ­Genevois de démagogie creuse. Le siècle éclairé, qui a mal digéré le premier Discours sur les sciences et les arts , lui reprochera de nier les progrès de l’esprit.

Dans un XVIIIe siècle s’accommodant sans mal de l’inégalité de statut et de droit, Rousseau, qui l’a en horreur, mine – d’une charge plus puissante qu’il imaginait – la légitimité morale de l’Ancien Régime. Et ouvre des horizons de pensée totalement inédits .

Sources: introduction et notes de Blaise Bachofen et Bruno Bernardi, Discours sur l’origine…, GF, 2008; Bronislaw Baczko, Rousseau, solitude et communauté, EHESS, 1974.

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