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Télévision lundi 07 novembre 2011

«Le public demande à être mis mal à l’aise»

Marjolaine Boutet: «Une centaine de nouvelles séries sont lancées chaque année aux Etats-Unis.» (veroniquebotteron.com)

Marjolaine Boutet: «Une centaine de nouvelles séries sont lancées chaque année aux Etats-Unis.» (veroniquebotteron.com)

Télé historienne, Marjolaine Boutet fait des séries TV son champ de recherche. Elle analyse la force des fictions américaines et les défis de l’Europe

Histoire des Etats-Unis, et séries TV. Maître de conférence à l’Université de Picardie, à Amiens, Marjolaine Boutet enseigne l’histoire américaine contemporaine. Elle avait innové à Sciences Po Paris, avec un cours sur la fiction TV, laquelle constitue son domaine de recherche. Elle a publié le fort documenté Les Séries TV pour les nuls (First), et elle est coauteure d’un copieux Sériscopie, à paraître chez Ellipses. Cette année, elle a programmé les feuilletons présentés au festival Cinéma Tous Ecrans. Son analyse.

Le Temps: Approuvez-vous l’idée, souvent relayée, d’un nouvel Age d’or des séries, tout au moins américaines?

Marjolaine Boutet: Oui. Il y eut un premier Age d’or, incontestable, dans les années 1950, dès l’apparition du genre. On peut également qualifier ainsi les années 1980: l’évolution technologique apportait le magnétoscope ainsi que la télécommande, et une génération de scénaristes arrivait, ayant grandi avec la télévision. Ils osaient des séries feuilletonnantes comme Dallas , ou ils ouvraient la voie aux fictions chorales, plus complexes, telles que Hill Street Blues . Aujourd’hui, c’est le niveau de qualité de la réalisation qui hausse le niveau.

– Vous soulignez la réalisation, plus que l’écriture?

– Le scénariste demeure au centre d’une série – aux Etats-Unis. Mais des réalisateurs de cinéma viennent aux séries, on le voit avec Boardwalk Empire par Martin Scorsese [sur TSR1 dès ce dimanche 13 novembre, ndlr] ou Boss , de Gus Van Sant.

– N’est-ce pas un alibi culturel pour les chaînes, et un moyen de faire des sous pour les cinéastes?

– Non, c’est souvent sincère. Boss porte vraiment la griffe de Gus Van Sant. En travaillant sur une série, les réalisateurs trouvent des moyens importants, une vraie liberté, et la possibilité de développer leur idée sur la durée. Le contraste est grand avec Hollywood, où l’enjeu financier est tel que les scénarios sont réécrits par une dizaine de producteurs et de gratte-papier, au point d’en devenir totalement lisses. Aujourd’hui, si vous voulez voir un film qui porte un véritable propos, vous regardez une série. Il existe un public qui demande à être mis mal à l’aise, qui recherche un propos sur notre société.

– Cela ne conduit-il pas aussi à une surenchère sur la violence et le sexe, notamment dans les séries historiques?

– C’est en phase avec le public, et cela reflète l’évolution de notre tolérance. Nous montrons Borgia , la version de Canal +, et Magnificient Century (Muhteşem Yüzyil), série turque sur Soliman le Magnifique. Des gens m’ont dit s’être ennuyés en voyant la seconde, elle manquerait de violence et de sexe! Pourtant, en Turquie, elle a choqué, parce qu’elle montre le sultan séduit par une femme…

Les séries peuvent virer au racolage, au poujadisme télévisuel…

Depuis ses origines, la série est un genre populaire. Si l’on montre une fiction que le public ne veut pas voir, elle disparaît. C’est dans la logique économique du genre, surtout aux Etats-Unis. Cela dit, plaire au public ne veut pas toujours dire qu’on se livre au racolage. Et puis, une centaine de nouvelles séries sont lancées chaque année aux Etats-Unis. L’éventail est toujours plus large.

– Mais les diffuseurs reprennent toujours les mêmes catégories, la fiction policière, la juridique, l’hospitalière…

– Pour les grands réseaux nationaux, les networks, oui. Ils sont concurrencés par les chaînes payantes du câble, ainsi que par Internet. Un épisode de Friends faisait 25 millions de téléspectateurs en moyenne; à présent, 7 ou 8 millions constituent déjà un bon chiffre. Les networks prennent donc de moins en moins de risques, se concentrant sur des histoires qui permettent d’oublier ses soucis après le travail. Il y a des exceptions, comme l’excellente The Good Wife . Elle montre un personnage de femme qui se réinvente, elle met en valeur ses comédiens, sans sexe ni violence.

– Malgré les passerelles, cinéma et séries TV ne deviennent-ils pas deux mondes aux lois différentes?

Pas du tout; regardez Carlos , d’Olivier Assayas, production TV sélectionnée à Cannes. La série se conçoit et se voit toujours plus comme un film, avec un enrichissement du cadrage accru par le 16/9. Le problème est plutôt de trouver l’argent, au moment où la TV n’est plus un flux, où elle n’impose plus son rythme. Les chaînes payantes ont un modèle assez sain: la manne des abonnements, et l’offre à la demande. Pour les grands réseaux, la question va se poser: qui paie la fiction? Les entreprises, par la pub, ou les téléspectateurs?

– Dans cette évolution, l’Europe s’ébroue…

Oui, mais elle reste au stade de l’artisanat, alors que le modèle américain est celui d’une production industrielle. C’est Ikea d’un côté – produits standardisés, mais qui fonctionnent – et un travail sur des meubles par pièces, qui prend du temps, qui peut avoir des petits défauts. Et la création européenne n’est pas linéaire, il manque une émulation, chacun reste dans son coin.

– En France, vous avez quelques belles tentatives avec «Pigalle, la nuit» ou «Engrenages», et des essais très, ou trop, marqués par l’imagerie américaine, comme «Braquo»…

Engrenages demeure confidentielle, et Pigalle, la nuit n’aura pas de deuxième saison… En France, les séries de grande qualité ne marchent pas. La France a beaucoup de mal à se représenter elle-même dans la fiction. Elle ne veut pas se raconter, et se voir, telle qu’elle est. Ou alors, on bascule dans une noirceur outrée, telle que Braquo . Ce qui continue de faire de l’audience, c’est Joséphine Ange Gardien ; on a la télé que l’on mérite… Dans le même temps, on voit un tout petit pays comme le Danemark produire des œuvres remarquables, voyez The Killing (Forbrydelsen). Il faut croire que le public danois a cette exigence de qualité. Et parlons de la Suisse: l’année passée, j’avais beaucoup aimé Dix , idée originale que cette partie de poker, servie par de bons acteurs… Cette année, nous montrons CROM ; une série sur des éboueurs, il faut oser. Je regrette qu’elles ne soient pas montrées en France.

Cinéma Tous Ecrans. Genève, jusqu’au 10 novembre. Rens.: http://www.cinema-tout-ecran.ch/

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