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sous la manche mercredi 25 mars 2009

L’affaire du poignet

Pour ceux qui ne souhaitent pas passer le cap de la chemise sur mesure, les poignets mousquetaire constituent une excellente solution. Montre HM3 Starcruiser de MB&F, en or rose et titane. (Sylvie Roche)

Pour ceux qui ne souhaitent pas passer le cap de la chemise sur mesure, les poignets mousquetaire constituent une excellente solution. Montre HM3 Starcruiser de MB&F, en or rose et titane. (Sylvie Roche)

La taille toujours plus imposante des montres masculines laisse une question en suspens: comment glisser ces garde-temps sous son poignet de chemise? Style, millimètres et désinvolture: décryptage des nouveaux porters.

Entre la montre des hommes et leurs chemises, c’est un peu comme entre le Cenovis et le beurre. Leurs amateurs se divisent en deux écoles. Souvent irréconciliables. Il y a ceux qui préfèrent étaler la pâte à tartiner par-dessus le beurre et ceux qui préfèrent la mélanger au beurre. En matière d’horlogerie, on distingue les hommes qui ­cachent leur montre sous leur poignet de chemise et ceux qui s’arrangent pour l’afficher.

Ces choix esthétiques, bien entendu, sont conditionnés par la nature du garde-temps que l’on arbore: selon que son boîtier est extraplat ou volumineux, il ne se porte pas de la même manière… Ces dernières années, la taille des montres n’a cessé de prendre de l’ampleur. Maximilian Büsser, le directeur et fondateur de la marque MB&F, se souvient d’ailleurs d’une Panerai qu’il portait il y a dix ans: «Tout le monde m’arrêtait dans la rue, surpris par la taille de ma montre. Aujour­d’hui, elle est tout à fait dans la norme.» Ces nouveaux volumes, dilatés par des fonctions et des complications toujours plus extravagantes, bousculent les codes de l’élégance. Comment les porter? Avec ces dimensions superlatives, il devient de plus en plus difficile de dissimuler sa montre sous son vêtement – conformément à la lettre et à l’esprit du protestantisme horloger. En revanche, peu d’hommes se risquent aujourd’hui à suivre la voie de Gianni Agnelli: dans les années 80, le patron de Fiat, considéré comme un modèle de chic absolu en Italie, avait en effet popularisé un nouveau porter de la montre, accrochée par-dessus le poignet de sa chemise ou de son pull. A l’époque, l’expérience esthétique avait tenté quelques amateurs, garçons et filles confondus. Mais aujourd’hui, ce style est souvent considéré comme lourdement ­ostentatoire et trop attaché à l’image de l’Avvocato.

72,51 mm de longueur, 48,64 mm de largeur, 21,17 mm de hauteur: les dimensions de la WX-1 de DeWitt présentée en 2008 en font un véritable «objet d’art contemporain», selon les termes de son créateur. Pour glisser de tels calibres sous ses poignets de chemise tout en conservant l’ampleur nécessaire pour un joli tombé du tissu, la solution est simple: «Je porte des chemises sur mesure, comme tous les gentlemen, of course», raconte Nick Foul­kes, auteur, journaliste et dandy britannique qui écrit sur l’horlogerie depuis plus de vingt ans. Ses adresses? Charvet à Paris, Brooks Brothers à New York, Emma Willis et Budd à Londres, Rubinacci à Naples. «Les mesures se prennent toujours avec la montre, explique-t-on chez le chemisier Charvet. Nous faisons le poignet plus ou moins large, selon que la personne souhaite que sa montre retombe sur l’avant du poignet ou reste cachée à l’intérieur. Beaucoup de nos clients ont deux types de chemises: celles pour le soir, destinées à être portées avec une montre plate, et d’autres pour la journée, avec une montre plus grosse.» Dans cette maison parisienne, on calcule pour les chemises sur mesure une ampleur d’un centimètre entre la peau et le tissu. Mais dans le prêt-à-porter, cette ampleur est souvent plus large pour que les mesures puissent convenir à des poignets plus larges et à la taille inconnue d’une montre. Maximilian Büsser le confirme: «Dans la création, j’ai deux frontières qui donnent un cadre à mon imagination, sans quoi je construirais de véritables «machines à Tinguely»: celle de l’étanchéité et celle de la hauteur de cadran de 17 mm. C’est l’épaisseur maximale pour qu’une montre passe encore sous mes chemises de confection, mais il est vrai que j’ai un poignet fin. L’un de mes clients m’a confié être allé faire un set de chemises sur mesure après avoir acheté l’une de mes montres.» Les chemises de prêt-à-porter Charvet ont toutes un centimètre de plus sur le poignet gauche pour laisser place à la montre que les hommes, droitiers pour la plupart, portent à gauche.

Ces montres volumineuses sont-elles vraiment destinées à être cachées sous un poignet de chemise, même sur mesure? Chez de nombreux amateurs de montres oversized, la tentation de laisser apparaître, ou tout au moins deviner, son garde-temps est forte. Laurent Picciotto, directeur de la boutique d’horlogerie Chronopassion à Paris, raconte: «Une grande majorité de mes clients sont comme dans un magasin de jouets! Ce sont de grands enfants. 80% d’entre eux s’arrangent pour que leur montre soit vue, lorsqu’ils sont en société. J’ai assisté à plusieurs conseils d’administration et, c’est flagrant, les hommes trouvent toujours des stratagèmes pour dévoiler leur montre.» Yvan Arpa, CEO de la maison horlogère ­Romain Jerome, confirme cette volonté d’afficher sa montre, surtout si elle est grosse: «La montre est un trophée; c’est le principe sur lequel j’ai basé ma marque. Plus le trophée est grand, plus c’est valorisant, et on a bien sûr envie de l’afficher.» Beaucoup d’hommes veulent montrer leur garde-temps, mais sans avoir l’air d’y toucher. Une part calviniste sous la manche, une part show-off au grand air. Tout le savoir-faire réside dans le mouvement de la montre sur le poignet: «On doit la porter suffisamment lâche pour qu’elle puisse vivre avec la contrainte vestimentaire», détaille Richard Mille, président-directeur général de la ­marque éponyme. «En principe, la montre se porte plutôt au-dessus de l’os du poignet. Mais moi, je la laisse descendre plus bas, parce que ça va bien avec le look sportif de la Royal Oak. Les montres volumineuses ont beaucoup de caractère, elles vont bien avec un tee-shirt et un jean», explique Octavio Garcia, directeur artistique d’Audemars Piguet. La montre voyage sur le poignet au gré des mouvements, se glisse sous la chemise puis ressort. Pour les chemises qui ont un double boutonnage, on peut laisser le premier bouton ouvert pour faciliter ce va-et-vient. Après, tout est question de sensations. «Mais il faut savoir que plus la montre est lourde, plus elle doit être serrée, sinon elle tape contre le poignet, ce qui est assez désagréable», remarque Maximilian Büsser.

Il y a cinq ans, l’horloger Richard Mille avait commencé à élaborer avec un couturier genevois une chemise dont la découpe du poignet mousquetaire (à dou­ble revers) se pliait pour laisser voir la montre. «Ce projet n’a jamais abouti, car ce n’était pas très beau, confie-t-il… Et ne pas avoir la sensation de l’objet sur la peau, c’est se priver d’une dimension essentielle de l’expérience horlogère.» Octavio Garcia, d’Au­demars Piguet, confirme lui aussi que certains de ses clients japonais se font faire des chemises sur mesure avec un dégagement spécial au poignet. D’autres encore se font faire des manches de chemise un peu plus courtes pour qu’au moindre mouvement la montre soit visible. Finalement, ces projets de chemises avec une découpe spécifique restent des ­expériences isolées, souvent peu concluantes. En revanche, certains designers de montres ont tenu compte de cette probléma­tique dans leur travail. Chez Romain Jerome, Yvan Arpa dit avoir beaucoup travaillé le design latéral de ses montres, sachant que c’est souvent la seule partie visible du garde-temps: «L’identité de la marque est reconnaissable sur la tranche de la montre. Les vis proéminentes, les griffes et le mélange des matières: or, acier, céramique. Tout cela dit déjà qui nous sommes.»

Pour qui ne souhaite pas passer le cap de la chemise sur mesure, les poignets mousquetaire constituent une excellente solution. Leur plus grande amplitude autour du poignet permet de glisser plus facilement une montre de gros calibre, si l’on ne craint pas de se retrouver face à un autre dilemme: l’épineux problème des boutons de manchette. Car si les poignets mousquetaire sont plus larges, c’est précisément parce qu’ils sont souvent portés avec cet autre attribut de la parure masculine. Encore faut-il savoir accorder judicieusement sa montre et ses boutons de manchette… Et réussir l’exercice périlleux qui consiste à porter deux éléments qui soient assortis sans être trop similaires, «sans quoi vous donnez l’impression d’avoir acheté un package», estime Nick Foulkes. Laisser deviner sa montre sans être pris dans un flagrant délit de coquetterie? Question de désinvolture…

Tous nos remerciements au café Le Cottage à Genève pour avoir accueilli l’équipe du «Temps» lors des prises de vue.

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