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Mode lundi 09 avril 2012

Raf Simons, Dior l’adore encore

Raph Simons. (AFP)

Raph Simons. (AFP)

Coup de théâtre. Et de génie? Le designer belge, laissé sur le carreau il y a un mois et demi, reprend la maison Christian Dior où il remplacera, partiellement, John Galliano. Il fera ses débuts en juillet prochain

C’est un coup de culot énorme et un acte de la plus belle des logiques. C’est aussi la nomination que tout le milieu avait attendue durant des mois, à laquelle tout le monde, y compris le principal intéressé, semblait avoir renoncé. C’est un coup de bluff comme l’industrie de la mode, qui brasse des milliards d’euros bien plus que des jolies robes, commence à les collectionner. Et c’est aussi, tout sauf accessoirement, une nouvelle formidablement excitante.

Le Belge Raf Simons, donc, a été nommé hier à la tête de la maison française Christian Dior. Il y dirigera les collections féminines du prêt-à-porter et celles de la haute couture, ainsi que les très rentables lignes d’accessoires pour la femme. Ces fonctions étaient détenues jusqu’à l’an dernier par John Galliano (qui en assumait bien plus). Ce dernier avait été mis à pied en 2011 pour les comportements antisémites que l’on sait. Raf Simons remplacera Bill Gayten qui avait assuré l’intérim sans démériter puisque son style sage et fidèle avait réussi à faire grimper le chiffre d’affaires pourtant faramineux de la maison qui appartient à LVMH. Fin d’un feuilleton à suspense.

Simons fera ses débuts chez Dior en juillet prochain, durant la semaine de la haute couture. Et c’est peu dire que la tension sera à la hauteur de la péripétie. Le Belge, porté par une cote grandissante, avait d’abord été annoncé chez Yves Saint Laurent. Puis les rumeurs l’avaient placé chez Christian Dior avant que tout cela soit démenti. Fin février, Raf Simons avait même été congédié de la marque Jil Sander qu’il pilotait à côté de son propre label, faisant des adieux plus qu’embués à un public tout aussi lacrymal. C’est donc un outsider hors sérail qui reprend la marque la plus emblématique de la mode et du luxe à la française.

Alors, coup de culot ou enchaînement logique? Les deux. Commençons par le côté culotté de la nouvelle. Raf Simons, pour faire simple, et comme le dit Leyla Bel­kaïd Neri, directrice du Master de Management du luxe à la Haute Ecole de gestion de Genève, «c’est d’abord un designer qui a profondément marqué le design du vêtement masculin, ces 15 dernières années; un sens de l’architecture, de la construction, du graphisme épuré, associé à un côté profondément urbain, rock, moderne».

Le premier fait d’armes de Raf Simons, au début des années 1990, comme on le rappelait il y a peu ici même (LT du 27.02.2012), aura été d’influencer durablement le vestiaire masculin, de redéfinir les canons d’une virilité sauvage et furtive, de faire maigrir la silhouette, de rajeunir l’allure, de mixer nomadisme urbain et esprit tailleur – comme le fera, un peu après lui mais avec plus de réussite commerciale et médiatique, un Hedi Slimane. De ce point de vue là, il y a donc du culot à nommer Raf Simons à la tête d’une marque connue jusqu’ici pour son théâtre de joliesses, son glamour ultra-féminisé, son new-look habillant des femmes fleurs ou des créatures friandises, ses vêtements qui parient sur le charme ou l’élégance, plutôt que sur la rigueur et l’intellect.

Sauf que Raf Simons, depuis quatre collections, s’est lancé dans une entreprise de dépoussiérage des codes de la haute couture classique qui lui ont fait atteindre des sommets d’élégance et d’émotions pures. Comme si c’était son regard et son esthétique d’excentré qui lui avaient permis de redynamiser une mode féminine qui n’en finit pas, par ailleurs, de se confire dans la joliesse et de se cacher derrière le prestige des logos. Ce n’est pas pour rien que le dernier défilé de Raf Simons, à Milan en février dernier, dévidant ses manteaux doux comme des fantômes et architecturés comme des fantasmes purs, avait suscité, dans la salle, une émotion plus ressentie depuis les adieux d’Yves Saint Laurent.

Reste le coup de culot: celui d’engager chez Christian Dior un designer pur et dur, qui devra désormais viser non plus seulement une clientèle pointue mais commercialiser des sacs à main condamnés à être des hits et des it, de Paris à Shanghai, de Moscou à Séoul. Cela, Raf ne l’a jamais fait. Leyla Belkaïd Neri: «C’est une prise de risque industrielle, qui prouve que, chez Dior, on souhaitait une vraie rupture après l’esthétique développée par Galliano.»

Pour dire les choses autrement: c’est comme si les dirigeants de Dior avaient voulu quitter le théâtre de la coquetterie et le mythe de l’éternel féminin pour explorer d’autres berges, celles de la cérémonie.

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