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religion vendredi 23 mars 2012

«Le christianisme est en train de disparaître socialement»

L’historien et Père jésuite Jean-Blaise Fellay regrette la passivité des évêques

Le Temps: Que pensez-vous de ces mouvements? C’est du jamais
vu dans l’histoire de l’Eglise?

Jean-Blaise Fellay: C’est, en effet, du jamais-vu. L’effacement des évêques en est la cause: ils n’ont plus de voix, ce sont donc les laïcs qui commencent à parler. Historiquement, je n’ai jamais observé une période de l’histoire de l’Eglise où les évêques aient joué un aussi faible rôle et où l’épiscopat ait été aussi peu prestigieux. Dans l’Antiquité, au Moyen-Age et à la Renaissance, il y avait des évêques de grand format. Ils étaient alors les maîtres à penser de leur époque. Actuellement, ils ont rétrogradé au rang de fonctionnaires ecclésiastiques. Ce qui me frappe aussi, c’est l’absence de débats réels au sein de l’Eglise. C’est un échec de l’implantation de Vatican II. Ce concile a certainement été le plus médiatisé de l’histoire de la chrétienté. L’opinion publique a fait son apparition dans l’Eglise à ce moment-là, et cela a soulevé d’énormes espoirs. Mais ils se sont éteints petit à petit. Vatican II avait pour but de redonner leur rôle aux évêques. Or, les synodes des évêques se sont transformés en chambres d’étouffement plutôt qu’en lieux de créativité. L’intérêt du public pour les synodes est tombé, parce qu’il n’en sort rien ou si peu. Tout ce qu’il y avait de neuf et de saillant dans les exposés a été gommé, aplati dans les textes finaux.

– Comment expliquer ces évolutions?

– Je n’arrive pas à comprendre comment le concile Vatican II, qui insiste sur la notion de peuple de Dieu, a laissé se perpétuer à Rome un système qui ressemble beaucoup plus à l’absolutisme royal du XVIIIe siècle qu’à une société du XXIe siècle. On assiste à l’écrasement complet des corps intermédiaires, et notamment de celui des évêques, devenu une corporation de hauts fonctionnaires et de gestionnaires. Les évêques n’ont d’impact ni dans l’Eglise, ni dans la société, ayant perdu leur poids et dans l’une et dans l’autre. Peut-être est-ce dû au fait qu’ils doivent signer une déclaration dans laquelle ils promettent de ne s’opposer en rien au saint-père. Cela leur enlève toute autorité. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les impulsions viennent d’en bas, des laïcs, les seuls à pouvoir exposer des demandes et des revendications.

– Certains de ces mouvements dénoncent le manque de prêtres. Mais l’offre n’est-elle finalement pas adaptée à la demande, en ce sens que les pratiquants ne représentent plus que 10% de la population à l’heure actuelle?

– Non. Le nombre de prêtres a baissé drastiquement par rapport au nombre de chrétiens. Par exemple, le célèbre curé d’Ars était le prêtre de 300 paroissiens. Aujourd’hui, avec les regroupements de paroisses, un jeune prêtre va devoir s’occuper de 10 000 personnes. Le temps donné aux actes pastoraux et à la rencontre des personnes a massivement diminué. Cela provoque un surmenage du clergé, qui n’est pas en mesure de répondre à la demande. Les prêtres courent derrière les activités, passent d’une réunion à l’autre. Ils deviennent des petits patrons, n’ont plus le temps d’approfondir les relations pastorales et en ressortent frustrés. Non seulement nous avons peu de prêtres, mais nous les surchargeons à tel point qu’ils s’épuisent. La structure administrative des paroisses s’étend jusqu’à l’absurde et les communautés locales s’étiolent. C’est vers elles qu’il faudrait se tourner, pour les aider à se prendre davantage en charge. A vouloir tout gérer d’en haut, on décourage les initiatives et on assèche le tissu paroissial.

– L’ordination d’hommes mariés et de femmes constitue-t-elle vraiment une solution?

– En Occident, les structures sacerdotales classiques s’effondrent, l’épiscopat glisse vers l’insignifiance. L’Eglise tend à se spiritualiser, c’est-à-dire à se replier sur elle-même. Le christianisme ne constitue plus une force de proposition convaincante dans nos sociétés, il est en train de disparaître socialement. Je ne suis pas certain dans ce contexte que l’ordination d’hommes mariés et de femmes représente à elle seule une solution. Les femmes, qui ont toujours représenté un réservoir religieux majeur, commencent à se détourner de l’Eglise. Les problèmes actuels nécessitent un retour beaucoup plus radical aux sources évangéliques et pas simplement un ravaudage ecclésiastique. Nous avons à libérer notre imaginaire du poids des 1500 ans d’existence de la plus vieille institution européenne. Si nous retrouvons la fraîcheur évangélique, des idées et des façons de vivre nouvelles apparaîtront.

– Une grande majorité des croyants a de la peine à comprendre le refus de l’Eglise de permettre l’accès à la communion aux divorcés remariés. Pourquoi l’Eglise tient-elle tant à ce principe?

– Selon la doctrine catholique, le divorcé remarié est assimilé à un pécheur public, qu’on ne peut pas admettre dans la communauté eucharistique. Mais si on insiste sur l’application stricte de ce principe, on marche, à mon avis, vers une Eglise de purs, une Eglise sectaire. Le Christ est venu pour les pécheurs et les faibles, non pour les justes et les forts.

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