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éducation samedi 10 mars 2012

Comme on leur parle

Parler «à hauteur d’enfant» sans le mettre sur un piédestal, mais aussi sans le rabaisser. C’est la voie étroite que chacun trace à sa manière. (Corbis)

Parler «à hauteur d’enfant» sans le mettre sur un piédestal, mais aussi sans le rabaisser. C’est la voie étroite que chacun trace à sa manière. (Corbis)

Gouzi gouzi? Ecoute et tais-toi? Parler aux enfants n’est pas simple. La psychanalyste française Claude Halmos nous éclaire dans un livre fraîchement paru. Anna Lietti l’a lue et écoutée

Oooooh, le jooooligentil lecteur! Mais c’est qui qui va lire l’article dans le journal? Hein? C’est qui c’est qui? C’est le jooooligentil lecteur? Et c’est qui qui va être contente? C’est la journaliste qui va être contente? Youpi pouet pouet!

Voilà: imaginez que l’on vous parle comme ça. Vous vous demanderez si on vous prend pour un imbécile et vous aurez raison. Eh bien, pour les petits, même tout-petits, c’est pareil, soutient la psychanalyste française Claude Halmos, qui livre dans un ouvrage simple et puissant ses réflexions sur notre manière de parler aux enfants1.

La phrase préférée de Claude Halmos, c’est: «Ils ne sont pas idiots.» Pas la peine, donc, de leur parler un «jargon pour sous-développés» sous prétexte d’adapter le message à leur âge.

On peut donc causer aux enfants comme à des adultes? On peut aborder tous les sujets, sans précautions particulières? Point du tout! Car un enfant est un enfant, c’est-à-dire un être en construction, dont il faut ménager la sensibilité. Il a sa place à lui, différente de celle d’un adulte, et n’a pas à être mêlé à ce qui ne le regarde pas.

Alors quoi? Comment faire juste? Parler aux enfants est «un jeu d’équilibriste», admet la psychanalyste, et chacun fait comme il peut. Mais on y arrive d’autant mieux qu’on cesse de se demander comment «faire juste» et que l’on se convainc de sa légitimité de parent à donner à ses enfants ce dont ils ont besoin: une éducation, dans le respect de leur personne en particulier et de certaines «règles de construction» de la personne en général.

Donc, reprenons: Claude Halmos n’interdit à personne de faire gouzi gouzi pouet pouet à son bout de chou. Elle rend simplement les parents attentifs au fait qu’un enfant est, véritablement, une personne à part entière. Et que si la taille de l’adulte «l’oblige à se baisser pour mettre son corps à hauteur de celui de l’enfant», il n’est pas obligé d’«abaisser du même coup le niveau de son propos».

Mais aussi: s’il est «à égalité d’être» avec l’adulte, l’enfant reste un enfant. On peut respecter la valeur de sa parole sans pour autant lui permettre de se prendre pour un adulte: lui faire une place tout en le remettant, au besoin, à sa place, pour paraphraser Françoise Dolto.

De l’avocate historique de la cause des enfants, Claude Halmos – 65 ans et une passion intacte – est une héritière talentueuse et combative. Déjà, dans Pourquoi l’amour ne suffit pas (Nil, 2006), elle réglait leur compte à ceux qui mettent sur le dos de la grande psychanalyste disparue en 1988 la mièvrerie permissive qui imprègne l’époque. «Françoise Dolto n’a cessé d’insister sur la nécessité de définir un cadre à l’enfant et de lui rabattre le caquet au besoin», rappelle-t-elle. L’oublier, c’est se mettre à la merci des pères Fouettards qui ont beau jeu, dans le «vide éducationnel» actuel, de prôner le retour de bâton. Et le silence imposé aux enfants.

Infatigablement, cette vulgarisatrice exigeante ferraille sur le front des médias. Elle intervient régulièrement sur France Info avec sa chronique «Savoir être» et dans le magazine Psychologies où elle répond aux questions des lecteurs. Depuis 2006, elle y a créé un courrier spécial pour les enfants.

Le livre qui paraît ces jours contient un échantillon de ces échanges: soufflant. Il y a chez Claude Halmos une simplicité, une autorité chaleureuse, qui rappellent irrésistiblement l’effet Dolto. «J’ai le feeling avec les enfants», admet-elle.

Elle a aussi, en grande clinicienne, des milliers d’heures au compteur de tête-à-tête avec ses petits patients, au cours desquels elle a vécu des moments de communication «mystérieux et intenses»: dans son cabinet parisien, mais aussi dans une pouponnière de banlieue accueillant des enfants victimes de maltraitance grave ou en instance d’adoption.

C’est ainsi que, hautement crédible et souvent géniale, la voix de cette lacanienne pas jargonneuse plane au-dessus de la marée d’ouvrages et d’émissions «psy» qui encombrent notre quotidien. Ce qu’il y a de bien avec Claude Halmos, c’est qu’elle ne prend pas les parents pour des idiots. Florilège.

Parler bébé

Si beaucoup d’adultes se permettent de s’adresser aux enfants dans un de ces «sous-langages» «mièvres et condescendants» qu’ils n’oseraient jamais employer avec un autre adulte, c’est en toute bonne foi, et parce que c’est culturellement encouragé. Mais aussi parce qu’ils pensent que les mômes ne comprennent pas.

Or, ils comprennent, affirme Claude Halmos avec force. Même les bébés comprennent ce qu’on leur dit, «depuis la première seconde de [leur] vie».

Comment est-ce possible? On n’en sait pas plus à ce propos qu’à l’époque de Françoise Dolto. «Mais l’expérience prouve chaque jour qu’il en est ainsi», dit son élève, qui a soigné par les mots des dizaines de bébés: «N’ayant pas accès au langage, les petits tendent à somatiser leur souffrance. Or, il se trouve que quand on la leur dit, le symptôme s’arrête.»

Le voir pour y croire? Il y a une dizaine d’années, deux cinéastes ont filmé Claude Halmos en action avec ses jeunes patients de la pouponnière: le résultat est un document impressionnant, qui a fait date2.

«Beaucoup de parents font la même expérience dans des conditions moins dramatiques, précise la psychanalyste. Lorsqu’ils viennent me voir, je leur demande: «Lui avez-vous parlé?» Bien souvent, ils le font et le problème disparaît.»

Maman est une autre

Pourquoi diable tant de parents parlent-ils d’eux-mêmes à la troisième personne lorsqu’ils s’adressent à leurs enfants? Claude Halmos ne peut que leur retourner la question: «C’est une habitude étrange, que beaucoup adoptent en la prenant pour une norme. Ils pourraient aussi se demander ce que ça veut dire d’ajouter, par la syntaxe, une tierce personne au tableau.» Quand maman annonce que maman va préparer un beau biberon, «c’est un peu comme s’il y avait le bébé, elle et l’idée de la mère, distincte de sa personne».

Tout cela à un moment de la vie du bébé où il prend conscience qu’il ne forme pas un tout indifférencié avec ladite maman: il y a un moi et un toi distincts et c’est le début d’une belle construction. Alors, ce n’est peut-être pas la peine de compliquer les choses avec un elle qui serait aussi un moi, mais pas toujours.

Tu m’écoutes
ou quoi?

«C’est en général quand un enfant semble le plus inattentif qu’il écoute avec le plus d’attention.» Claude Halmos écrit cela pour répondre au désarroi de ceux qui, ayant décidé d’aborder un problème important avec leur petit, se retrouvent face à un chenapan qui fait mine de s’en fiche complètement et continue à jouer comme si de rien n’était.

En réalité, il a parfaitement saisi l’importance du sujet, dit-elle, et s’il s’agite, c’est pour se protéger, en restant actif, de l’angoisse qui le menace.

Bon à savoir. Et après, on fait comment? Est-ce qu’on laisse son ado de 13 ans chatter sur sa tablette pendant qu’on lui parle de ses désastreux résultats scolaires? «Evidemment pas! L’ado, on le remet à sa place car la parole vraie, ça suppose un cadre. Même à un tout-petit, s’il est trop agité, on peut dire: maintenant tu viens t’asseoir, tu commandes à tes bras et tes jambes d’arrêter de bouger et tu m’écoutes.»

Mais créer les conditions de l’écoute n’est jamais simple et toutes «les préconisations de bazar» ne fourniront jamais la recette pour un dialogue réussi. «Ce que je vérifie tous les jours, c’est que les enfants écoutent et comprennent quand on les prend au sérieux.» Et quand l’adulte qui leur parle se prend au sérieux lui-même, c’est-à-dire qu’il se sent légitimé à leur dire, quand il le faut: «Tais-toi!»

1. «Dis-moi pourquoi. Parler
à hauteur d’enfant» Claude
Halmos, Ed. Fayard, 201 pages.

2. «Maltraitance: la souffrance
et le silence»
«Maltraitance:
la preuve et le soin»
. L’éditeur Abacaris Films (
www-Abacaris-films.fr ) annonce une sortie
en DVD dans le courant de l’année.

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