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Classique jeudi 18 novembre 2010

Jacques Rouvier, le façonneur de pianistes

(photo: Eddy Mottaz)

(photo: Eddy Mottaz)

Professeur de renom, mentor d’Hélène Grimaud ou David Kadouch, il préside le jury du Concours de Genève

Jamais au travail. Jamais en vacances. «L’enseignement est un bain dans lequel je baigne.» Ça le fait sourire, Jacques Rouvier, et ses yeux de disparaître derrière l’expression de ses traits généreusement patinés. «La retraite approche, j’aurai plus de temps pour moi. Encore qu’en Europe, on met bêtement les gens à la retraite quand ils commencent à être vraiment bons…» Inutile modestie. Au Conservatoire supérieur de Paris, ce Marseillais d’origine tient depuis plus de trente ans l’une des classes de piano les plus prestigieuses de la planète. Hélène Grimaud, David Fray, David Kadouch, Frank Braley, ou encore Arcadi Volodos y ont affûté leurs doigts et leurs imaginaires.

Cette année, l’épreuve pianistique du Concours de Genève a confié la présidence de son jury à Jacques Rouvier. En amont de la finale de ce soir, force est de constater l’influence de ce grand manitou des touches: deux prétendantes au sacre ont fait leurs armes sous sa direction. «Cela pose un problème éthique, c’est vrai. Durant les deux premiers tours, je n’étais pas autorisé à me prononcer concernant ces deux candidates. J’aime bien dire que l’amour m’a souvent rendu aveugle, mais jamais sourd; en réalité, je suis bien content de ne pas avoir eu à trancher, dans un sens ou dans l’autre.»

Les qualités requises pour convaincre le jury? Jacques Rouvier insiste sur l’importance des bases du répertoire, Mozart, Haydn et le jeune Beethoven. «Nous recherchons quelqu’un qui puisse nous faire rêver et faire preuve d’authenticité, tout en respectant certaines lois. Jouer correctement une sonate classique est primordial.» Il s’agit de savoir tenir un tempo, de respecter le phrasé et les indications dynamiques avec noblesse et goût. «C’est un passeport aussi important que de maîtriser les Préludes de Chopin, parmi les pages les plus difficiles. Sans quoi, cela devient très vite n’importe quoi, tout pour le public, tout pour le brio, sans son ni expression.»

Des éléments qui sont à la base de sa pédagogie. «Je veux que mes étudiants sortent de ma classe en ayant appris leur métier d’artisan. Il faut qu’ils puissent modeler différemment un forte chez Bach, Schubert, Schumann et les autres. Restituer le son propre à chaque compositeur.»

D’accord. Mais les connaissances livresques ne sont pas tout. «Evidemment! Je dois aussi me transformer en plombier ou en électricien, pour réparer un doigt qui ne marche pas, ou faire de la chirurgie lourde lorsque je me retrouve face à un dos complètement bloqué ou une mauvaise position au clavier.» Tout cela sans fatigue ni lassitude, bien au contraire. «C’est un jeu. Mais un jeu très sérieux. Je commence par faire un scanner de ce que j’entends, ensuite j’essaie de mettre le doigt là où ça fait mal.»

Reste le plus important. Ce qui fait, sans doute, l’immense valeur de ce façonneur de pianistes. «Il y a une grande part de gestion de l’instinct. Le vôtre, et celui de l’étudiant en face de vous.» Jacques Rouvier se souvient des années où lui-même était encore étudiant à Paris, dans la classe de Pierre Sancan. Il se remémore la finale du Concours Marguerite Long. «J’étais paralysé de peur. Sancan est venu me voir, et il a utilisé cette image géniale. Nous étions tous deux fans de rugby, et à l’époque la France jouait en Afrique du Sud.» Apartheid oblige, le seul joueur noir de l’équipe tricolore ressortait systématiquement du terrain sur une civière, au bout de cinq minutes. «Sancan m’a dit: «Et lui, tu crois qu’il n’a pas la trouille avant de jouer?» Je suis monté sur scène. En courant, et avec le sourire.»

Il remporte le troisième prix; belle consécration après ces années de formation durant lesquelles il brille dans plusieurs compétitions, et suit les conseils d’un autre maître, Vlado Perlemuter. «Lorsque j’allais chez lui pour choisir quelques Mazurkas de Chopin, il se mettait au piano. C’est dans ces moments que j’ai le plus appris. En l’écoutant, simplement.»

Mais Jacques Rouvier, touché par la fièvre de transmettre, place sa propre ascension entre parenthèses. «J’avais 15 ans lorsque j’ai donné mon tout premier cours, à la petite voisine du coin. Par la suite, on se coachait mutuellement avec des copains qui sont devenus les grands, Anne Queffélec par exemple. Et puis, très vite, j’ai été nommé au Conservaoire.» Il se laisse prendre au jeu, en quelque sorte. «J’ai mal géré mes deux carrières de front, et laissé filer des occasions importantes. A une époque, c’était un problème douloureux.»

Alors, à 60 ans passés, Jacques Rouvier joue de plus en plus en solo – au Japon notamment, où il jouit d’une belle envergure. «C’est beaucoup de travail. Parfois, j’accuse un peu le coup. Mais je ne m’arrête jamais assez longtemps pour pouvoir m’occuper de ce qui m’intéresse en dehors de la musique. Pas grave. Ça viendra avec la retraite.» Vraiment?

Concours de Genève, finale piano,
ce soir à 20h au Victoria Hall. Masterclass public avec Jacques Rouvier, du 19 au 21 novembre
au Conservatoire de musique. www.concoursgenève.ch

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