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Tunisie vendredi 24 février 2012

L’art affranchi par la révolution

Willis from Tunis. Les «Chroniques de la révolution» du personnage créé par Nadia Khiari ont des milliers d’amateurs et de fans sur Facebook. (Nadia Khiari )

Willis from Tunis. Les «Chroniques de la révolution» du personnage créé par Nadia Khiari ont des milliers d’amateurs et de fans sur Facebook. (Nadia Khiari )

La fin de l’ère Ben Ali fut une délivrance et une source d’inspiration pour les artistes. L’après-révolution vue à travers le parcours de trois d’entre eux

Willis from Tunis est né le 13 janvier 2011. Il a pris forme sous la plume de Nadia Khiari, 38 ans, lorsque Zine el-Abidine Ben Ali, tentant de sauver les meubles et imitant de Gaulle à Alger, déclarait aux Tunisiens «Je vous ai compris…», en promettant la liberté d’expression. Dernier discours avant la fuite et l’exil du président honni, premier dessin mettant en scène Willis le chat, devenu un personnage emblématique de la révolution tunisienne.

Dès ce jour, Nadia Khiari chronique les événements qui agitent son pays par le biais d’un ou plusieurs dessins de Willis qu’elle poste sur Facebook. Quotidiennement jusqu’en juillet dernier, de manière un peu plus irrégulière depuis. «Dessiner a toujours été pour moi un moyen d’extérioriser les tensions et de calmer le jeu en cas de conflit, même au sein de la famille. Comme tout le monde, j’étais anxieuse, Willis est venu comme ça», explique la jeune femme. Caustiques, amusants ou émouvants, les dessins trouvent immédiatement leur public. «Mes amis d’abord, avant que cela ne fasse boule de neige en attirant plus de 4800 internautes en un mois. Les dessins provoquaient d’incroyables débats et, souvent, les commentaires étaient plus drôles que mes dessins. J’ai été totalement dépassée par le phénomène.» Désormais, Willis ne se cantonne plus à Facebook. Trois mille exemplaires de l’ouvrage qui rassemble ses Chroniques de la révolution ont été vendus en Tunisie. Il a été publié puis réédité à compte d’auteur – un choix de la dessinatrice afin de garantir sa liberté dans la conception du livre –, et sera suivi par un tome II rassemblant des planches couvrant la période de mars jusqu’aux élections d’octobre 2011 à l’Assemblée constituante. Parallèlement, un album destiné au marché étranger sera publié en mars prochain aux Editions La Découverte.

La révolution a apporté une notoriété nouvelle à Nadia Khiari, mais elle a surtout donné une direction imprévue à sa carrière en la propulsant dans un univers qui n’était pas le sien: celui du dessin de presse, de la caricature et du graffiti. Auparavant enseignante aux Beaux-Arts à Tunis et davantage axée sur la peinture, elle chronique aujourd’hui, toujours par le biais de Willis, l’actualité tunisienne pour le journal Cinémensuel, fait partie d’un collectif de bédéastes, et d’un autre de graffeurs. L’apostrophe qui accompagne systématiquement ses dessins sur les murs de Tunis: «Réveille-toi».

Nadia Khiari n’est pas un cas unique. La révolution a agi comme un catalyseur pour de nombreux artistes tunisiens, en libérant leurs propos, leur créativité, et en aiguisant leur envie de produire. Cela s’est traduit, au cours de l’année écoulée, par «une explosion dans tous les domaines: musique, cinéma, photo, peinture», relève Nadia Khiari. Egalement directrice artistique de la Galerie Artishow située dans le quartier de La Marsa, au nord de Tunis, elle souligne que celle-ci a réalisé deux fois plus d’expositions au cours des six derniers mois que l’année précédente.

Le peintre Adel Akremy, 56 ans, relève lui aussi qu’il n’a jamais autant travaillé que l’an dernier. Il a notamment participé au projet Art Tunis Paris 2011, qui lui a permis d’exposer certaines œuvres au Musée Montparnasse à l’automne dernier. «J’ai un tel cumul de frustrations en moi, maintenant ça sort», explique-t-il. Sourire éclatant sous un bonnet rouge, Adel Akremy respire l’allégresse: «Maintenant, je n’ai plus Ben Ali et la police dans la tête. Je me sens libre, ce que je veux faire, je le fais.»

Le peintre eut en son temps affaire aux sbires des services de sécurité de Ben Ali. Il en a conservé, en guise de stigmate, un réflexe d’autocensure dont il ne s’est débarrassé qu’à la révolution. «Avant, je coloriais, je me moquais parfois de moi-même quand je travaillais. Mettons que le thème soit la Médina, je fabriquais une belle image, alors que là-bas c’est la misère.» Décidé à ne plus donner une image factice du pays sur les sacs de ciment qui lui servent de toile, Adel Akremy a fait de la charrette de Mohamed Bouazizi – celle que les autorités ont confisquée au jeune vendeur, provoquant son geste désespéré et le début de la révolution – l’un des thèmes récurrents de son œuvre. Artiste désormais délivré et fervent défenseur de la liberté d’expression, il n’a pas pour autant l’intention de se lancer dans le militantisme politique. «J’étais à Paris au moment des élections, je suis allé voter et je suis content de l’avoir fait. Mais je ne veux pas intégrer un parti, quand on est anarchiste, on le reste.»

Wassim Ghozlani, lui, s’est toujours efforcé de diriger son objectif «là où on n’avait pas l’habitude d’aller regarder». Le jeune photographe de 25 ans explique qu’il conjugue art et photo sociale. Pour montrer la pauvreté, que le régime Ben Ali s’employait à escamoter aux yeux du plus grand nombre, il fallait composer pour éviter le veto et les représailles des instances chargées de «la surveillance». «Certains sujets ne pouvaient pas être traités frontalement», relève-t-il. Alors, pour faire passer le message, Wassim Ghozlani a toujours recouru au texte, indissociable de ses clichés: «Je savais que les préposés au contrôle ne se donneraient pas la peine de les lire.»

Aujourd’hui, Wassim Ghozlani expose une série de photos à l’Institut du monde arabe, à Paris, dans le cadre de l’exposition «Dégagements… Tunisie un an après». Il travaille à la création, d’ici à fin 2012, d’une Maison de la photo et des arts numériques à Tunis, «qui aura l’avantage de ne pas être sous la coupe du Ministère de la culture», et prévoit de faire de sa plate-forme web consacrée à la promotion de la photo tunisienne une association. Autant de projets qui ont surgi après la chute de l’ancien régime. Mais l’affranchissement des artistes n’est pas pour autant acquis, estime le photographe. Après l’effervescence des premiers mois de 2011, Wassim Ghoz­lani craint que le retour de la Tunisie à un calme relatif ne fasse ressurgir, chez certains, de vieux réflexes d’autocensure: «Pendant la révolution, les sujets s’imposaient d’eux-mêmes aux photographes mais, depuis, j’observe qu’ils sont nombreux à revenir à des sujets sans intérêt, à photographier des chats et des papillons, comme du temps de Ben Ali. C’est toute notre mentalité qui doit changer.»

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