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récit samedi 07 avril 2012

Charles-Albert Cingria capturait l’instant pour le déplier jusqu’à l’illumination

Nomade dans l’âme, le Genevois a traversé comme une flèche la littérature romande. Ses «Œuvres complètes», accompagnées d’un appareil critique imposant, donnent la mesure de son talent polyphonique

Genre: Récits
Qui ? Charles-Albert Cingria
Titre: Œuvres complètes I et II
Chez qui ? L’Age d’Homme, 1149 p. et 1119 p.

Charles-Albert Cingria (1883-1954) traverse en flèche la littérature romande, juché sur le vélo dont il est inséparable. Ce «Constantinopolitain, c’est-à-dire Italo-franc-levantin», né et mort à Genève, d’un père d’origine turque et d’une mère franco-polonaise, est une figure à part, avec son catholicisme flamboyant et son imaginaire imprégné de culture médiévale. Son œuvre, atypique, inclassable, formée de fragments et de digressions, relève de la promenade. Elle a ses amoureux fervents: les aventures du cycliste font rire Jean Starobinski aux éclats; Jacques Réda voudrait garder jalousement son Cingria comme un secret bien caché; Pierre Michon l’a associé à Balzac et Faulkner dans Trois Auteurs . Valère Novarina, Pierre Bergounioux, Christian Prigent, virtuoses de la langue, apprécient le génie de la sienne… De son vivant, il a eu l’estime et l’affection de Claudel, de Max Jacob, de Cocteau, et le soutien indéfectible de Jean Paulhan, qui lui a commandé régulièrement des articles pour la NRF.

Entre 1976 et 1981, L’Age d’Homme a publié ses Œuvres en dix-sept volumes, dont cinq de correspondance. Elles font aujourd’hui l’objet, toujours à L’Age d’Homme, d’une nouvelle édition, dirigée par un comité composé d’Alain Corbellari, Maryke de Courten, Pierre-Marie Joris, Marie-Thérèse Lathion et Daniel Maggetti, avec la collaboration de Rudolf Mahrer, spécialiste de la critique génétique. «Beaucoup d’inédits ont été trouvés ces dernières années», dit Maryke de Courten. «Il s’agit cette fois d’une édition savante, dotée d’un important appareil critique et de notes, élaborée par une équipe internationale de plus de vingt collaborateurs. Elle s’adresse aux étudiants, aux lettrés, et surtout à tout lecteur curieux, puisqu’il y a des notes informatives et des notices qui font le point sur la rédaction des textes.» Le principe éditorial est aussi nouveau: «Devant une œuvre aussi éparpillée, nous avons renoncé à l’approche chronologique, privilégiant un classement fondé sur les postures de l’écrivain: la «pulsion narrative» pour les deux volumes de Récits ; les Essais , dans les troisième et quatrième volumes, rassemblent l’érudition et la recherche; les volumes cinq et six réunissant des «propos», davantage en prise sur l’actualité et qui donnent à voir un tableau original des événements politiques et culturels de l’entre-deux-guerres, dont Cingria parle dans les innombrables revues qui accueillent ses textes. Deux volumes de correspondance suivront.»

La table des matières des Récits fait figure d’art poétique: «Ouverture»: «Fuites et poursuites», «Explorations», «Etapes», «Regards», pour le premier volume, avec, en coda, des «Ateliers»: textes inachevés, projets, fragments épars. Et, pour le deuxième, intitulé «Histoires et scènes», «Fabulations», «Contes», «Epiphanies», «Retours sur l’enfance». Cingria est un écrivain en mouvement. Il saisit l’instant et le déplie en une multitude de sensations, de sons, d’odeurs. Il lui donne une épaisseur historique, polyphonique. «Une poétique de la «vibration», proche des Illuminations », dit Maryke de Courten. A peine le lecteur l’a-t-il rejoint qu’il est déjà ailleurs, en avant, en arrière. D’ailleurs, il le laisse finir tout seul, ce lecteur. Lui bouge sans cesse, dans le temps et l’espace, à vélo, en train, à pied, en voiture. Il n’a pas commencé qu’il digresse déjà. Ses voyages le mènent tout autour de la Méditerranée, vers l’Italie, toujours, à Rome où il aime scruter à l’œil nu les strates du passé. Son univers, ce sont aussi les villes suisses, Genève, Lausanne, Fribourg où il passe la guerre, Saint-Gall et sa bibliothèque. «Il regarde, il s’assied, il repart, puis ce qu’il a vu se développe en une ample phrase de cadence majeure exprimant l’exubérance du monde: la surprise est créée par les variations rythmiques», résume Maryke de Courten.

Lorsqu’on glane dans les textes, on voudrait tout citer. L’achat d’une cravate devient une aventure, l’objet d’une fabuleuse «Chronique rupestre», une apothéose de couleurs (Cingria aimait les peintres, son frère en était un). La liberté, l’inattendu des associations, la surprise des adjectifs, la vivacité enfantine des dialogues, l’émotion, au détour, tenue en bride par l’humour, la colère aussi, le ressentiment, l’ironie: tout émerveille jusqu’à l’érudition, scrupuleuse et fantasque: «Il y a chez lui une véritable envie de faire partager ses découvertes, commente Maryke de Courten. Les généalogies sont exactes, par exemple dans sa monographie sur la reine Berthe, mais il met la mythologie, la légende, sur le même plan que la vérité historique.» En musique, il aime Satie et son ami Stravinski, et avant tout, le chant grégorien, qu’il a célébré dans La Civilisation de Saint-Gall .

Réfractaire au psychologisme à la Proust, il a écrit peu de fictions. Les Autobiographies de Brunon Pomposo (un titre bien moderne, on dirait du Quignard avec de l’humour). Brunon est pauvre: «Quand il ne sait plus quoi manger, il remue son lit et ses caisses pour trouver des bouts de pain qu’il fait cuire»: tout comme l’auteur, libre et misérable toute sa vie. Le récit s’ouvre sur un début manquant: «Tout ce qui précède avait été mangé par les mulots.» Pour notre bonheur, les rongeurs ont laissé, des écrits de Cingria et de sa correspondance, assez pour remplir huit épais volumes.

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