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il était une fois samedi 03 mars 2012

Président par le peuple

En France, le mode d’élection du chef de l’Etat instauré par le général de Gaulle ne remplit plus les fonctions attendues. La logique dont il découlait a explosé en 2002

L es Français vont aux urnes présidentielles pour la neuvième fois depuis le grand changement constitutionnel de 1962 qui retirait au parlement l’élection du chef de l’Etat et la confiait au suffrage universel. Les électeurs qui avaient 20 ans la première fois, en 1965, approchent des 70. Leur vie d’adulte s’est déroulée dans le cadre de ce nouveau régime. Leurs enfants n’en ont pas connu d’autre. Une génération a assis le principe constitutionnel gaullien: «Le pouvoir n’est pas la chose des partisans mais doit procéder du peuple, ce qui implique que le chef de l’Etat élu par la Nation en soit la source et le détenteur.» Depuis, le trophée présidentiel aimante toute la vie politique française, il divise autant qu’il rassemble, il oriente les carrières, il trie entre présidentiables. S’il fallait un ministère pour se faire un nom sous la Quatrième République, il faut avoir été candidat à la candidature, ou non-candidat déclaré, ou candidat potentiel, pour exister sous la Cinquième.

La course à l’Elysée commence dans le chaos. La tentative de Gaston Defferre, maire de Marseille, de fédérer la gauche non communiste, les démocrates-chrétiens et les modernisateurs du Club Jean Moulin échoue à six mois de l’élection. Il n’y a plus personne à gauche pour s’opposer à de Gaulle. Le vide est occupé par l’extrême droite nostalgique de Vichy et de l’Algérie française, derrière Jean-Louis Tixier-Vignancour et son lieutenant Jean-Marie Le Pen. Quelque part dans le paysage, un certain Marcel Barbu fixe pour la postérité l’image du candidat improbable, témoin des causes aussi hautes que perdues, en l’occurrence l’égalité des travailleurs associés, la démocratie référendaire «à la Suisse» et la création d’un ministère des droits de l’homme. Avec 1,15% des suffrages exprimés, le «brave couillon» (de Gaulle dixit) inaugure l’héroïque cohorte des candidats flambeau, fidèlement habitée jusqu’en 2007 par Arlette Laguiller.

L’élection de 1969, anticipée par le départ du Général, trouve encore une fois la gauche désorientée et désunie, face à une droite qui se rassemble avec discipline – une première – derrière le chef de la majorité parlementaire, Georges Pompidou, vainqueur du centriste Alain Poher. A sa mort, en 1974, la gauche a appris la leçon. On assiste à la première vraie élection présidentielle de la Ve République, nettement bipolarisée. Le système des partis et des alliances s’est organisé pour l’échéance. Mitterrand s’est emparé du Parti socialiste; un programme commun rassemble socialistes, communistes et radicaux de gauche. A droite, le rapprochement entre la majorité pompidolienne et le centre de Jean Lecanuet est scellé. Mais la lutte des barons est féroce. Elle laisse deux candidats en lice contre Mitterrand, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chaban-Delmas. Neuf autres font leur tour d’estrade pour la cause, dont l’abonné Le Pen.

L a victoire de François Mitterrand en 1981 consacre deux évolutions: la possibilité de l’alternance gauche-droite, et en même temps la guerre des factions au sein des coalitions (Mitterrand contre Marchais, Giscard d’Estaing contre Chirac) avec un éparpillement des candidatures: elles sont 57 malgré le durcissement des conditions d’entrée dans la course par l’augmentation du nombre des parrainages, 500 au lieu de 100. Résultat, les deux candidats en tête du premier tour ne totalisent pas même 50% des électeurs inscrits. Du fait de cette fragmentation, le parti présidentiel ne résiste pas aux législatives de 1986 qui commandent une première cohabitation, Jacques Chirac remplaçant Laurent Fabius à la tête du gouvernement.

L’élection de 1988 s’en ressent puisque la deuxième victoire de Mitterrand ne donne pas une dynamique suffisante à la gauche pour empêcher une seconde cohabitation. Le trophée présidentiel ne joue plus son rôle d’organisateur durable des passions politiques.

Les chefs et les factions redoublant de rivalité, c’est aux militants qu’on va alors s’adresser pour trancher les conflits et choisir le candidat. Lionel Jospin l’emporte devant eux pour mener les socialistes à l’élection de 1995, la perdre face à Jacques Chirac, lequel n’est pas de taille à solidifier son camp pour empêcher dès 1997 une cohabitation de cinq ans avec la gauche et Lionel Jospin à la tête du gouvernement.

Le modèle gaullien explose en 2002. Comme le dit le politologue Bastien François, «l’élection présidentielle ne structure plus le paysage politique, elle le démantèle». Adoubé par les militants socialistes, Lionel Jospin est privé d’un second tour par l’accumulation de candidats de son propre camp qui le traitent en ennemi. Le premier tour, prévu en principe pour rassembler les troupes, tourne en scrutin proportionnel où les factions s’amusent à comparer leur insignifiance. La récréation se termine le 21 avril: avec 17% des voix, Le Pen devance Jospin (16%). Un «sursaut républicain» livre la présidence à Jacques Chirac avec 82%, un score jamais vu sous la Ve République.

L’élection de 2007 est en apparence plus structurée, mais ni la gauche de Ségolène Royal ni la droite de Nicolas Sarkozy ne collent entièrement à leur candidat. Si l’élu d’avril 2012 à la présidence ne parvient pas à se donner une majorité parlementaire en juin, c’est-à-dire si le peuple, duquel est censé procéder le pouvoir, donne des signaux opposés, la solution gaullienne à la question constitutionnelle la plus débattue depuis 1789, celle du choix de l’exécutif, aura atteint ses limites. Elle sera réformée, ou changée. Le débat a commencé.

Sources: Bastien François, Le régime
politique de la Ve République,

La Découverte, 2011. Lire aussi
la revue Pouvoirs, n° 138, 2011,
«La Candidature à la présidentielle».

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