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Affaire carlton mardi 21 février 2012

Comment DSK, patron du FMI, cachait sa double vie

Raphaëlle Bacqué envoyée spéciale à Washington Le Monde

Dominique Strauss-Kahn et Anne Sinclair au temps de leur séjour américain à Georgetown (AFP)

Dominique Strauss-Kahn et Anne Sinclair au temps de leur séjour américain à Georgetown (AFP)

Depuis l’affaire de sa maîtresse hongroise, Dominique Strauss-Kahn fuyait les obligations mondaines de Washington. Mais le directeur général du FMI recevait les amies de «Dodo la Saumure» venues de Lille

Au 2613 Dumbarton Street, la maison n’a toujours pas trouvé preneur. C’est une belle demeure de brique rouge, au bout d’une petite impasse de Georgetown, l’un des quartiers chics prisés par les Européens, au cœur de Washington. Par-dessus la palissade, on aperçoit le jardin, une jolie terrasse et une piscine.

Anne Sinclair, après l’avoir achetée en 2007 pour quelque 4 millions de dollars et l’avoir redécorée de fond en comble, l’avait mise en vente 5,2 millions (4 millions d’euros) en septembre 2011. Elle a dû consentir depuis un rabais de 500 000 dollars pour convaincre des acheteurs qui ne se manifestent toujours pas.

Dans les réceptions données par les ambassades, c’est désormais la nouvelle patronne du Fonds monétaire international (FMI), Christine Lagarde, qui est fêtée. Le nom de Dominique Strauss-Kahn n’y est que rarement prononcé. Ceux qui l’ont côtoyé à Washington continuent pourtant d’en parler à mots couverts, et reconstituent à l’infini les pièces d’un puzzle dessinant la double personnalité de DSK.

«Le 25 janvier 2010, se souvient un des économistes du FMI, il devait être l’invité de la traditionnelle galette des Rois qui réunit chaque année économistes et employés français du FMI et de la Banque mondiale», deux institutions qui se font face, au cœur de la capitale américaine. L’événement n’a pas d’importance autre que celle de réunir ces exilés volontaires. DSK y était cependant attendu comme une vedette. «Deux heures avant la petite fête, il a appelé pour annuler sa venue: «Je suis grippé», assurait-il. Ce n’est qu’ensuite, en lisant la presse française, que nous avons fait le rapprochement…»

Il préfère sécher ses obligations mondaines pour rencontrer ses amis du Nord

Ce jour-là ont débarqué à Washington un commissaire de police, adjoint de la sécurité publique dans le département du Nord, un riche entrepreneur du Pas-de-Calais, et une jeune femme que ce dernier présente comme sa «collaboratrice», Jade, une prostituée des bars de «Dodo la Saumure». Deux jours plus tard, Dominique Strauss-Kahn doit s’envoler pour la Suisse où se tient le Forum économique mondial de Davos. Avant ce rendez-vous sur fond de crise financière internationale, il préfère «sécher» Epiphanie et obligations mondaines françaises pour se rendre à l’Hôtel W, superbe établissement dont les canapés rouges et noirs attendent la petite troupe de Français, sous des lustres de cristal.

On l’observe, pourtant, depuis des mois. La plupart des journalistes français en poste dans la capitale américaine traquent les signes annonciateurs d’une éventuelle candidature à la présidentielle française. A l’été 2010, le communicant Ramzi Khiroun est venu passer plusieurs jours à Washington en compagnie du journaliste Claude Askolovitch, qui prépare, dit-il alors à ceux qui le rencontrent, le futur livre de campagne du candidat. Ses conseillers d’Euro RSCG multiplient les allers-retours entre Paris et Washington. En France, il est le net favori des sondages présidentiels. Qui pourrait imaginer qu’il prenne le risque d’une soirée libertine au cœur de l’Amérique puritaine?

L’Hôtel W est à deux pas de la Maison-Blanche. C’est un de ces lieux élégants et luxueux, nombreux à Washington, où se croisent hommes d’affaires, élus du Congrès, hauts fonctionnaires et riches voyageurs. Comment DSK n’a-t-il pas été reconnu lors de ses passages dans le hall de cet hôtel si fréquenté par ses pairs? «Parce qu’il pouvait légitimement penser que son visage n’était pas connu», avance un diplomate. […]

Depuis 2008, surtout, Dominique Strauss-Kahn a pris le parti de la discrétion mondaine. Les premiers mois après son arrivée à Washington, on le croisait souvent dans les dîners et les cercles du Tout-Washington, accompagné d’Anne Sinclair. Mais le scandale provoqué, quelques mois après sa nomination à la tête du FMI, par sa liaison avec une économiste du Fonds, la Hongroise Piroska Nagy, a manqué lui coûter sa position de directeur général. Il n’a dû qu’à son remarquable entregent d’être lavé par la commission d’enquête interne des soupçons d’abus de pouvoir. Il a essuyé le blâme de l’institution pour sa «regrettable erreur de jugement». Il a dû aussi infliger à Anne Sinclair une séance d’excuses publiques, debout devant quelque huit cents membres du FMI, dans un «silence glacé», sorte de répétition des regrets qu’il exprimera trois ans plus tard sur TF1, après l’affaire du Sofitel.

Il a depuis juré à ses proches, à ses communicants, à ses amis politiques, qu’il serait prudent. Anne Sinclair l’accompagne plus souvent dans ses déplacements, à Panama, Singapour, Kiev, Yalta, Alger, Johannesburg. On la voit déjeuner avec lui à la cantine du FMI. Dans l’enceinte du Fonds, un garde du corps le suit systématiquement dans ses déplacements. Et c’est comme s’il évitait, désormais, les tentations à l’intérieur de l’institution.

Une surprenante réserve

A l’extérieur, DSK montre une réserve surprenante. La crise mondiale, bien sûr, l’oblige à voyager cent cinquante jours par an. Au dîner d’ouverture du G20, à Pittsburgh, le 24 septembre 2009, c’est lui que l’on a placé aux côtés du président américain, Barack Obama. Pour le reste, il paraît s’être retiré de toute mondanité. Même Tony et Heather Podesta, deux célèbres organisateurs des soirées politiques les plus courues de la capitale américaine assurent aujourd’hui: «We didn’t know DSK…»

Lors de la campagne menée pour la nomination de son mari au FMI, à l’été 2007, Anne Sinclair lui avait offert les services d’un cabinet américain de relations publiques, TD International, chargé d’assurer le lobbying du Français auprès des gouvernements étrangers. Mais depuis l’affaire hongroise, il évite les corvées sociales.

Un soir où, tout de même, ils n’ont pu éviter une réception, plusieurs invités aperçoivent un DSK lassé, seul dans son coin. «Il a fallu qu’Anne le pousse à aller vers les invités», se souvient une des convives. Le city magazine mensuel de la capitale, The Washingtonian, qui publie un long article consacré à la vie quotidienne du directeur général du FMI, titre de façon éloquente: «The Invisible Man»…

Il n’a pourtant pas renoncé à sa vie libertine. Puisqu’il doit dissimuler ses plaisirs, c’est vers ce petit groupe de «copains» du nord de la France qu’il a trouvé la parade. Jamais les économistes du FMI ne pourront comprendre la raison de la présence de ces hommes d’affaires lillois et de ces femmes dont rien ne dit qu’elles peuvent, à l’occasion, se prostituer. Le décalage des mondes semble la meilleure des couvertures. DSK a aussi obtenu d’être débarrassé de son garde du corps dès sa journée terminée. Hors du Fonds, il est sans protection ni surveillance.

Anne Sinclair s’est d’abord félicitée, devant la presse, d’avoir enfin son mari pour elle, le soir. Le couple détaille ses week-ends passés à dévorer des séries américaines, parmi lesquelles la série culte The West Wing (A la Maison-Blanche). Mais, à ses amies, l’ancienne star de TF1 confie fréquemment qu’elle s’ennuie dans ce Washington parfois si provincial. Souvent, lorsque son mari enchaîne les voyages et les réunions de crise, elle part passer quelques jours à Paris.

Le 15 décembre 2010, au retour d’un voyage officiel au Mexique et alors que le FMI est plongé dans la résolution de la crise grecque et l’attribution d’un prêt de 22,5 milliards d’euros à l’Irlande, Dominique Strauss-Kahn rejoint ses amis du Nord. Le 11 mai 2011, deux jours avant de partir pour le Sofitel de New York, il les retrouve à nouveau à l’hôtel W.

«On dînait à l’hôtel, puis on allait dans une chambre»

Jamais, lors de ces rencontres, le directeur général du FMI ne songe à se dissimuler. «Florence», qui tient à Lille un salon de massage offrant des prestations sexuelles tarifées, a décrit ainsi ces soirées aux policiers: «On dînait à l’hôtel puis on allait dans ma chambre, car j’invitais tout le monde dans ma chambre…» Le jour, DSK fait visiter le FMI au groupe. Et quand Jade, la prostituée des bars de «Dodo la Saumure», veut une photo à ses côtés, dans son bureau de directeur général, elle lui est accordée sans difficulté. […]

Au sein du FMI, depuis des mois, des rumeurs courent. Des gardes du corps ont rapporté que, lors d’une tournée en Afrique, Dominique Strauss-Kahn a exigé de sortir seul le soir, dans des quartiers réputés dangereux. DSK s’est sans doute imaginé que la crise économique mondiale serait son meilleur bouclier. Qui prendrait le risque de déstabiliser un rouage aussi essentiel dans cette période?

Il ne lui a pas échappé qu’il était arrivé, en 2007, dans une institution traumatisée. Son prédécesseur, l’Espagnol Rodrigo Rato, qui s’était séparé de son épouse durant son mandat à Washington, avait dû brusquement annoncer sa démission afin de poursuivre une liaison avec une jeune femme qui ne pouvait obtenir de visa. Presque au même moment, le président de la Banque mondiale, Paul Wolfowitz, avait été forcé de quitter son poste après avoir largement augmenté le salaire de sa maîtresse, employée de l’institution qu’il dirigeait. DSK a compris que ces grandes institutions feront tout pour s’épargner une crise interne supplémentaire. Jusqu’à l’affaire du Sofitel de New York, il gardera ainsi cette certitude que son secret est bien gardé.

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