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égypte lundi 10 décembre 2012

Le président Morsi fait mine de reculer

Marwan Chahine Le Caire

L’opposition fait le siège du palais présidentiel. L’annonce présidentielle a été accueillie aux cris de «Morsi, dégage!». (Keystone)

L’opposition fait le siège du palais présidentiel. L’annonce présidentielle a été accueillie aux cris de «Morsi, dégage!». (Keystone)

Une partie du pouvoir est rendue aux juges. Mais, alors que la date du référendum sur la Constitution est maintenue, la mesure ne convainc pas l’opposition

Le président Mohamed Morsi a annoncé ce week-end qu’il revenait sur le décret par lequel il s’était octroyé des pouvoirs renforcés, et qui est à l’origine de la crise politique qui déchire l’Egypte depuis quinze jours. Le référendum sur la Constitution, prévu le 15 décembre, a en revanche été maintenu. Les articles les plus controversés du décret ont été supprimés, les autres réécrits. Le président ne dispose ainsi plus du droit de prendre toutes mesures en vue de protéger la révolution. Mais le caractère irrévocable du décret est maintenu, ce qui protège le texte d’un éventuel recours en justice. La déclaration remaniée précise en outre que si le «non» l’emporte au référendum, une nouvelle assemblée constituante sera formée et aura six mois pour finir ses travaux.

Cette décision a été prise à l’issue d’une rencontre avec des membres de l’opposition. Il s’agissait pour la plupart d’hommes politiques proches des islamistes ayant répondu à l’invitation du président, formulée jeudi lors de son discours télévisé. Les principales forces révolutionnaires qui battent le pavé depuis deux semaines ne s’y sont pas rendues, estimant que le retrait du décret et la suspension du référendum étaient des préalables non négociables à la reprise du dialogue.

Devant le palais présidentiel, transformé en camping révolutionnaire, la nouvelle a sans surprise été accueillie par des «Morsi dégage!» et «Le peuple veut la chute du régime». Une nouvelle marche de protestation de quelques milliers de personnes s’est rendue dimanche après-midi devant la présidence malgré la présence massive de militaires.

«Morsi ne supporte pas que des gens s’opposent à lui. Alors, il fait comme Moubarak. Il se crée une fausse opposition pour mieux jouer la parodie de dialogue politique. Les gens qui participaient à cette réunion ne représentent personne», analyse Tarek, ancien Frère musulman, aujourd’hui membre du parti Doustour de Mohamed ElBaradei. «Mais ça ne marche plus, les Egyptiens connaissent la chanson», poursuit-il. «Ce référendum n’aura pas lieu, nous ferons tout pour l’empêcher», s’emporte quant à lui Ahmed, un révolutionnaire qui a planté sa tente devant le palais et compte bien tenir le sit-in jusqu’à ce que le vote soit annulé.

Si les anti-Morsi ne veulent pas du scrutin, c’est qu’ils ont de grands doutes sur sa transparence. Et parce qu’ils craignent une victoire massive du «oui». «Les Frères sont déjà en train de faire campagne et de distribuer de la viande et du sucre aux pauvres pour acheter leurs voix», se désole Ahmed.

L’annonce présidentielle ne doit rien au hasard et semble au contraire très préparée. Voilà plusieurs jours déjà que des sources proches des Frères musulmans évoquaient la possibilité de supprimer les articles polémiques de la déclaration. La «réunion des copains» organisée samedi a surtout servi de prétexte à Mohamed Morsi, qui sent le vent tourner. Les révolutionnaires commencent à tirer la langue après deux semaines continues de mobilisation. En témoigne l’ambiance électrique qui règne dans le campement où chaque occasion est sujette à une nouvelle empoignade et où des divisions ont commencé à apparaître entre ceux qui préconisent le boycott du référendum et ceux qui pensent qu’il faut voter «non», ou alors entre ceux qui pensent qu’on peut s’appuyer sur les nostalgiques de l’ancien régime et ceux qui ne veulent pas en entendre parler…

Quoi qu’il en soit, Mohamed Morsi vient de remettre son costume de président afin de s’adresser aux Egyptiens, qui craignent pour la stabilité du pays. Il cherche également à décrédibiliser et à isoler le camp adverse, en le tenant pour responsable du blocage.

Les violences de mercredi dernier, qui ont fait 7 morts, ont profondément choqué la population, qui redoute par-dessus tout une guerre civile. «Il a parlé avec l’opposition et il est revenu aussitôt sur sa décision, c’est bien la preuve que ce n’est pas un dictateur», estime ainsi Moazz, étudiant en langues étrangères. Ce jeune très affable assure qu’il ne veut pas se prononcer avant d’avoir étudié le texte dans le détail. Mais on devine déjà que c’est un «oui» qu’il glissera dans l’urne, tant il s’obstine à défendre son président, à ses yeux «injustement insulté par des médias anti-islamistes».

Samedi, un communiqué de l’armée a exhorté les deux parties à trouver rapidement un terrain d’entente pour éviter que le pays entre «dans un tunnel». Le lendemain, des avions de chasse ont même survolé le centre-ville du Caire. Comme un avertissement.

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