Texte - +
Imprimer
Reproduire
femmes vendredi 08 février 2013

Quand les quotas sont impuissants

Isabelle Romy est administratrice à UBS. (DR)

Isabelle Romy est administratrice à UBS. (DR)

Les conseils d’administration des grandes entreprises européennes se sont féminisés. Mais les autres sociétés ne suivent pas

Viviane Reding est ravie. «Les entreprises commencent enfin à comprendre qu’elles ne peuvent se permettre de négliger les talents féminins», s’est félicitée la commissaire européenne dans un communiqué publié fin janvier. A l’origine de cette déclaration de joie? Les statistiques publiées par la Commission européenne. En 2012, la part de femmes dans les conseils d’administration a augmenté dans tous les pays de l’Union européenne, sauf en Bulgarie, en Pologne et en Irlande.

Les femmes représentent désormais 17% des administrateurs non exécutifs contre 15% il y a un an, et 10% des administrateurs exécutifs contre 8,9% il y a un an. D’où vient cette progression qualifiée d’«historique» par la Commission européenne? Des nouvelles normes réglementaires, en Belgique, en France et en Italie notamment, affirme Viviane Reding.

Pas d’effet d’entraînement

Responsable du Centre de Corporate Gouvernance chez Deloitte France, Carol Lambert salue cette progression. «Sans pression, rien ne bouge», admet la spécialiste, invitée jeudi dernier à la Journée du conseil d’administration, organisée par le Swiss Board Institute à Genève. «Il y a trop de pesanteur, de résistances. Il faut une réelle volonté politique pour les surmonter. Regardez les chiffres de l’Espagne: le nombre d’administratrices n’a presque pas augmenté. La loi n’est accompagnée d’aucune sanction.»

Pour autant, la conférencière n’a pas fait l’apologie en tant que telle des quotas devant les quelque 200 invités, chefs d’entreprise et administrateurs réunis à Genève. «C’est une erreur de réduire cette discussion aux réglementations des conseils d’administration des grands groupes. Un changement sociétal plus profond est nécessaire, et il requiert un dispositif complet. Je ne veux surtout pas stigmatiser la Norvège, mais si l’on regarde leurs statistiques, on remarque un «effet paravent»: certes, les grandes sociétés tenues de respecter les quotas affichent d’excellents chiffres en termes de parité. Mais une étude présentée à un workshop du Business and Industry Advisory Committee (BIAC) de l’OCDE en février 2012 montre qu’il n’y a aucun effet d’imitation ou d’entraînement dans les autres entreprises non soumises à la loi.» Un constat dont l’ampleur n’a pas manqué de la surprendre. «Mais cela prouve que le problème est plus profond», souligne-t-elle.

«Par ailleurs, les conseils d’administration se féminisent, mais les organes exécutifs ne suivent pas. Or le but n’est pas de publier de bons chiffres en termes de parité. L’objectif est bien de moderniser les entreprises, de faire rentrer les femmes dans le circuit économique. L’idéal serait que les pays et la Commission suivent ces indicateurs sur un panel d’entreprises le plus large possible.»

Une expérience de direction

La Suisse, réfractaire au quota, compte davantage de femmes dans les conseils d’administration des grandes sociétés cotées que dans leurs organes exécutifs. Selon les chiffres de Deloitte, les femmes représentaient 11% des administrateurs dans les entreprises du SMI, fin 2011. Alors qu’elles occupaient 7% des postes de direction de ces mêmes sociétés.

Quel est le profil de ces administratrices? La majorité des femmes qui siègent dans les 50 plus grandes entreprises cotées du pays sont étrangères et elles ont, en moyenne, 55 ans. Elles sont relativement peu nombreuses à avoir occupé une fonction de directeur exécutif: seuls 17% d’entre elles possèdent une telle expérience, contre une moyenne de 45% tout sexe confondu.

Pour Jürg Witmer, président de Givaudan, il est pourtant important de passer par des fonctions de direction avant de rejoindre un conseil. «Il faut avoir une expérience de leadership, savoir gérer et motiver des gens. On devient administrateur ensuite, avec l’âge. Chez Givaudan, nous avons beaucoup de femmes dans les échelons intermédiaires, que nous essayons de pousser à des niveaux supérieurs. Mais pour cela, elles doivent être prêtes à voyager à l’étranger. Et c’est là que le bât blesse. Les femmes devraient avoir des enfants plus tôt. Ainsi, à 45 ans, elles seraient libres pour leur carrière.»

«Une femme ne choisit pas quand elle fait un enfant, et elle ne le décide pas seule», proteste Françoise Piron, directrice de l’association Pacte, auteure du Fruit de la mixité. «Il est vrai, néanmoins, que les employeurs devraient faire des plans de carrière pour les femmes de plus de 45 ans. Ils se focalisent souvent sur la période de 30 à 40 ans, alors que c’est justement le moment où les femmes mènent deux carrières en parallèle: familiale et professionnelle. C’est à cette période qu’elles refusent certaines promotions. Et dès qu’elles ont 45 ans, qu’elles ont du potentiel à exploiter et qu’elles peuvent enfin se consacrer à leur carrière, on ne leur propose plus rien!» déplore-t-elle.

Des contacts efficaces

Reste encore la question des réseaux, clé de la visibilité. Selon une étude de Herminia Ibarra, professeure à l’Insead, les femmes «à hauts potentiels» seraient plus nombreuses que les hommes à solliciter un programme de mentorat (83% contre 76%). Elles y reçoivent de nombreux conseils… mais lorsqu’il s’agit de promotion, elles sont moins souvent recommandées par leurs mentors que leurs homologues masculins.

«Le problème, c’est que les femmes n’ont souvent pas d’objectifs clairement définis, reconnaît Françoise Piron. Elles utilisent leur mentor comme un coach, pour discuter de leur développement personnel, au lieu de mettre à profit leurs contacts.» La directrice a d’ailleurs modifié le déroulé du programme de mentorat ( PotentiElles Manager ) offert par l’association. Désormais, les candidates doivent avoir pris le temps – par le biais des ateliers – de définir précisément leurs objectifs de carrière. «Et éviter ainsi que les discussions ne tournent en rond», glisse-t-elle.

Reproduire
Texte - +