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journal des défilés (4) mercredi 05 octobre 2011

Détails de taille

Stéphane Bonvin Paris

Taille libre. Chloé. Première collection signée Clare Waight Keller, printemps été 2012. Paris, octobre 2011

Taille libre. Chloé. Première collection signée Clare Waight Keller, printemps été 2012. Paris, octobre 2011

Taille libre ou taille prise? C’est l’un des dilemmes qui courent à Paris où les marques du luxe et de la mode présentent leurs collections pour le printemps 2012

L’origine du monde, disaient-ils. L’origine de la mode, se dit le chroniqueur après cinq jours de défilés parisiens où les vêtements sont à la hauteur du ciel.

D’un côté, donc, et à gauche sur cette page: une taille libérée, des hanches dégagées, des silhouettes indépendantes, qu’elles soient tendues comme des «i» ou simplement délacées de tout effort. L’idée que le corps et l’habit vivent chacun leur vie, comme un couple indépendant qui ferait chambre à part et se retrouverait au gré de ses envies.

De l’autre, donc à droite de cet article: des tailles marquées, ceinturées, ornées, décorées, emmaillotées, parées de grandes ceintures dramatiques, de corsets drastiques, de néo-queues-de-pie, des rétrécissements. L’idée, ici, que l’habit modèle la chair. Et que le corps, en retour, impose ses courbes au vêtement. L’idée aussi que la femme est croupes, sinuosités. Ou carapaces.

Autant, aux défilés de Milan, la semaine dernière, c’est la jambe qui focalisait l’attention. Autant, à Paris, c’est aux détails de la taille que semble se définir l’élégance 2012. Hanches libérées ou retenues. Freedom versus maîtrise. Hasard vs contrôle.

Chez Céline dimanche dernier. Ici, dès le premier passage, le message est clair, la taille est prise par une énorme ceinture qui sangle les vestes aux grandes poches façon saharienne. Mais quelle liberté, pourtant. Quelle indépendance d’allure. Il y a des blancs éblouissants, soit très rigides (manches arrondies avec un pli qui a l’air presque dur) soit flottant comme des brumes – les pantalons très larges, mi-mats, mi-brillants sont de ceux qui émancipent une démarche. Souvent, les dos sont travaillés par des plissés qui s’évasent et s’envolent, et les ventres harnachés de ceintures laissées ballantes. La surprise, ici, est moins grande que lors des quatre premiers shows Céline signés par Phoebe Philo. L’œil peut donc s’attarder sur les pochettes géométriques pluricolores dont la tranche est relevée de rouge vif – un hit, bien sûr, tant la majorité des rédactrices de mode, désormais, a adopté les sacs Céline. Zoomer sur les verts tranquilles, les jupes plissées tricolores en cuir (crème, vert, marron). Apparitions de bijoux (bracelets de cuir ornés d’un cercle minimalistes ou de joncs ultra-brillants au ras du cou). Pourquoi cette collection ravit-elle? Parce que sous ses airs rigides, elle est émancipée. Parce que sous sa sévérité graphique, elle est confiance, lumière et plénitude.

Chez Givenchy, la taille est prise, aussi. Mais les filles, Natalia Vodianova et Gisele en tête, n’en semblent que plus relax. Aux hommes, les femmes Givenchy empruntent leurs vestes de smoking dans des tons de dune très pâle. Aux sirènes, elles volent leurs écailles, leurs paillettes roses ou argent, l’irisation de leurs sequins, l’alternance des matières opaques ou translucides qui se succèdent comme par vagues. Aux clientes couture, elles enlèvent l’exclusivité de leurs découpes savantes, tailles chantournées, macro-volants sur la poitrine. Aux mères, enfin, elles piquent leur amour pour le Versace ou le Montana des années 1980. A leur père, peut-être, la découpe de leurs tops, calquée sur des harnais. Aux surfeurs, leurs leggins façon néoprène et des pendentifs en forme de dent de requin XXL argentée. Un vestiaire construit, caréné, d’une énergie remarquable, mais tempéré juste ce qu’il faut par une palette poudrée ou délicieusement sombre.

Et dans l’autre camp, celui des libérateurs de la taille? On rangera tous ceux qui citent les années 1920, si présentes déjà à Milan, avec leurs grands panneaux de plissés verticaux (prévoir un grand anticyclone de plissés sur tout l’été prochain). On lâchera deux noms sur lesquels on reviendra un jour ou l’autre: Hermès et ses silhouettes à la virginité comme ethnique; et Akris. On glissera vite, faute de place, quel dommage, sur le premier défilé de Clare Waight Keller (ex-Pringle) et ses plissés (encore!) légers qui flottent sur des chemises, fricotent avec des broderies ou des jours, qui ont une distinction rare quoique libérée de gravité.

«Taille libre» ou non, telle était la question… La mode, cette manière de voir la vie pour ce qu’elle est: une suite de questions avec seulement deux réponses à choix, une succession de carrefours à deux voies. Rien de plus. Oui ou non?

Prochain rendez-vous: vendredi, chez Chanel, Lanvin et les autres.

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