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récit samedi 18 février 2012

Les dépités du Gripen

L’avion suédois, le moins cher sur le marché. Ueli Maurer y voit un autre avantage: l’engin est produit par un pays neutre, il est adapté à des pilotes de milice. (AFP)

L’avion suédois, le moins cher sur le marché. Ueli Maurer y voit un autre avantage: l’engin est produit par un pays neutre, il est adapté à des pilotes de milice. (AFP)

Les lobbies aéronautique et militaire ont agi en coulisses pour imposer, via le parlement, l’achat d’un nouvel avion de combat. Tous voulaient le Rafale! Se jouant des pressions, Ueli Maurer a fini par décevoir ses amis. Enquête sur les manœuvres qui ont forgé le choix politique et financier de l’avion suédois

Ce 9 mars 2011, lorsque Bruno Zuppiger monte à la tribune du Conseil national, il est au fait de son influence sur la droite du parlement. Président de l’USAM, l’union des petites et moyennes entreprises, il est l’un des spécialistes de la finance les plus écoutés. Il est aussi voisin et ami du conseiller fédéral Ueli Maurer, à Hinwil, dans l’Oberland zurichois. «Hinwil connection», disent déjà les médias de la région. Le chef de l’armée, André Blattmann, y a passé son enfance, et le milliardaire Walter Reist, un industriel qui a fondé le Forum de Lilienberg, au bord du lac de Constance, y a élu domicile. Son forum est le lieu où se nouent les décisions importantes entre économie et politique.

Personne ne se doute encore que, neuf mois plus tard, désigné candidat de l’UDC au Conseil fédéral, Bruno Zuppiger s’effondrera lamentablement pour une accusation de détournement d’héritage.

Cet après-midi gris de mars, c’est lui qui mène l’offensive de la majorité de droite au parlement. Il défend une motion de la commission de politique de sécurité en faveur de l’avion de combat: «Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas de ces parlementaires qui jettent l’argent par les fenêtres. Ce que je viens vous demander, c’est pourtant d’augmenter le plafond des dépenses de l’armée pour permettre l’acquisition de nouveaux avions de combat durant la législature 2012-2015.»

Bruno Zuppiger ne manque pas d’estomac. Six mois plus tôt, le 25 août 2010, son ami et voisin, le ministre de la Défense Ueli Maurer, a lui-même proposé au Conseil fédéral de suspendre jusqu’en 2015 les opérations de remplacement de vieux F-5 Tiger, faute de moyens financiers. Quatre ans de préparatifs, d’évaluations, d’organisation des affaires de compensation avec les industriels tombaient ainsi à l’eau. Avec 4,4 milliards de francs à son budget annuel, le Département de la défense aurait dû renoncer durant huit ans à toute autre acquisition pour financer l’achat des jets, s’était justifié le conseiller fédéral. D’ailleurs, ajoutait Ueli Maurer, cette décision «ne remet pas en question la sécurité de la Suisse dans la troisième dimension». Il soulignait: «Les 33 FA/18 suffisent pour remplir les tâches de police aérienne.»

Devant autant d’empressement pour la protection de l’espace aérien suisse, ce 9 mars 2011, Ueli Maurer devrait être ravi. Mais, au risque de se contredire une fois de plus, il lui faut, «au nom du réalisme financier», s’opposer à la motion défendue par son voisin, ami et compagnon de parti Bruno Zuppiger. Pas de miracle: le frein constitutionnel aux dépenses impose des règles strictes. Une augmentation du plafond budgétaire de la Défense devrait aussitôt être compensée par des économies dans les départements de ses collègues du Conseil fédéral. Ueli Maurer est aussi sous la pression des Forces terrestres. Moins d’un tiers des bataillons est convenablement équipé. La troupe refuse d’être sacrifiée pour l’aviation. Et la troupe, c’est 80% de l’armée.

Monumentale surprise! Ce fameux 9 mars 2011, la motion Zuppiger est acceptée par 95 voix contre 69. Plus rien ne peut empêcher le feu vert des Chambres fédérales à l’achat des nouveaux avions de combat. La décision sera prise en automne, après pas mal de navettes parlementaires. Résigné, le Conseil fédéral communiquera fin novembre son choix pour le Gripen. Pour le lobby militaire, qui a travaillé loin des caméras avec une redoutable efficacité, c’est un coup de théâtre. Il tient son avion de combat, mais pas le bon. Pas celui pour lequel il a manœuvré. Consternation!

Flash-back, été 2010. Dès le lendemain de la décision du Conseil fédéral de reporter de plusieurs années l’acquisition de deux nouvelles escadrilles, soit 22 appareils, les bureaux des lobbyistes ont lancé la contre-offensive. Spécialistes de la métallurgie, de la mécanique, de l’électronique refusent de voir filer sous leurs yeux un marché compensatoire de 3 à 4 milliards, dont 45% doivent être confiés à des entreprises de Suisse romande. Dassault pour le Rafale, le consortium européen EADS pour l’Eurofighter et Saab pour le Gripen ont déjà anticipé le contrat avec d’intéressantes promesses de collaboration mais surtout des transferts de technologies dans le traitement des métaux, l’optique, les machines-outils, la robotique. Quelque 300 entreprises suisses sont potentiellement concernées.

Les PME se sont organisées de longue date en groupements d’intérêt, à l’instar du Groupe romand pour le matériel de défense. Elles ont même obtenu un bureau pour préparer les affaires compensatoires au sein d’armasuisse. Les trois avionneurs sont déçus mais ne vont pas lâcher si facilement le morceau.

Seulement huit jours après le renoncement du Conseil fédéral, la contre-offensive est déclenchée. Plusieurs groupes sont à la manœuvre. Le plus influent s’est assuré les services de l’agence de relations publiques Farner; c’est Dassault qui lui a confié les intérêts du Rafale. Son bras armé au Conseil des Etats, le démocrate-chrétien schwyzois Bruno Frick, est un ancien vice-président de la commission de politique de sécurité. Très proche aussi, l’ex-conseiller national lucernois Pius Segmüller, ancien commandant de la Garde suisse pontificale. Farner a un accès au conseil consultatif de la Défense qui entoure Ueli Maurer par le biais de deux organisations que l’agence soutient: l’«Association pour la politique de sécurité et les sciences de la défense», dont Bruno Frick a été président, et la «Communauté de travail pour une armée de milice efficace».

Dans les commissions de politique de sécurité siègent des représentants de Suisse centrale, comme le conseiller aux Etats nidwaldien Paul Niederberger (PDC) ou l’Obwaldien Hans Hess (PLR). Entre radicaux et démocrates-chrétiens, on se livre dans ces cantons à une course au patriotisme pour rivaliser avec une UDC menaçante. C’est aussi le lieu d’implantation de l’industrie aéronautique. L’entreprise d’armement RUAG, à la recherche de contrats, menace justement de supprimer des dizaines d’emplois dans la région.

Le Valaisan Jean-René Fournier se bat pour les PME romandes. Dans l’entourage direct d’Ueli Maurer, on trouve le conseiller d’Etat nidwaldien Res Schmid (UDC), un ancien pilote d’essai d’armasuisse promu conseiller pour les affaires aéronautiques. Et au centre de toute la manœuvre, Bruno Zuppiger, appuyé par le forum économique de Lilienberg. La «Hinwil Connection»! C’est d’ailleurs dans les confortables locaux de Lilienberg que la commission de politique de sécurité ficellera, en août 2011, le financement assez particulier de l’achat des avions de combat. Le modèle retenu exclut la voie référendaire; la menace d’un refus populaire est ainsi écartée.

Avec un tel réseau tentaculaire, les lobbiess aéronautique et militaire n’auront guère de difficulté à faire adopter par la commission de politique de sécurité du Conseil national la fameuse motion qui relancera le processus d’acquisition des avions. C’est fait en novembre 2010, deux mois seulement après la reculade du Conseil fédéral. A ce moment précis, tous misent sur le Rafale.

Leur déception sera d’autant plus amère, un an plus tard. Le 30 novembre 2011, Ueli Maurer fait savoir que le Conseil fédéral a choisi le Gripen suédois. L’avion le plus mal noté par les Forces aériennes. Surtout celui qui pourrait laisser aux entreprises le moins de retombées en collaboration directe et en transfert de technologies. Sur les 3 milliards d’affaires compensatoires, les premières indications font état de 1,7 milliard pour RUAG, et une participation très réduite du nombre de PME concernées.

Que s’est-il passé? Malgré ses réticences à acheter un système d’arme qui plombera durablement ses budgets pour réarmer et rechausser une armée de terre claudicante, Ueli Maurer n’a pas eu le choix. Il lui fallait absolument des résultats avant le renouvellement du Conseil fédéral de décembre 2011. Ses amis de l’UDC l’avaient prévenu: ils étaient prêts à le laisser tomber et à se retirer du Conseil fédéral s’il n’obtenait pas enfin quelque chose. «Si tu continues ainsi, le Groupe pour une Suisse sans armée pourra t’élire président d’honneur», avait ironisé son camarade de parti soleurois Roland Borer.

Depuis son élection en décembre 2008, Ueli Maurer, qui ne jure que par la milice, a toujours repoussé la décision sur le futur avion de combat. En octobre 2009, il a proposé au Conseil fédéral de renoncer à cet achat s’il n’obtenait pas une rallonge financière. Puis il a repoussé sa décision dans l’attente du rapport de politique de sécurité, puis celui sur l’adaptation de l’armée.

Le choix du Gripen s’est présenté dès l’été 2011 à Ueli Maurer comme la seule possibilité financière acceptable par l’opinion. C’est un excellent tacticien, il manœuvre à court terme, souvent avec succès. Il craint plus un refus du peuple que du parlement. Pius Segmüller s’en est rendu compte, un peu tard. En septembre dernier, il avouait au Temps que «avec un budget annuel de 5 milliards, l’armée doit renoncer à la haute technologie. Elle ne peut se permettre que le Gripen.»

A 3,1 milliards de francs pour 22 appareils, le prix de l’avion suédois est nettement inférieur à celui de ses concurrents. Mais, pour un budget militaire qui doit impérativement économiser 800 millions par an sur toutes les dépenses ordinaires, la vraie économie, à long terme, porte sur les dépenses de maintenance et le kérosène. Or, avec un seul réacteur au lieu de deux chez ses concurrents, le Gripen permet pratiquement de diviser les coûts par deux. Même si Dassault cassait les prix de son Rafale, la charge d’entretien continuerait à faire la différence. Pour Ueli Maurer, le Gripen a d’autres avantages. Il est produit par un pays neutre, il est adapté à des pilotes de milice.

Certes, en 2008, le commandant des Forces aériennes Markus Gygax jugeait le Gripen insatisfaisant en vol, notamment pour sa principale mission, celle de la police aérienne. Avec un seul réacteur, la version C/D du Gripen a besoin de nettement plus de temps que ses concurrents pour décoller et atteindre une altitude optimale. La capacité de ses réservoirs ne lui offre qu’une autonomie de vol réduite. Il lui manque un radar électronique à balayage de la dernière génération qui permet de distinguer les cibles de loin sans se faire repérer. Ces objections n’ont toutefois rien de décisif. Saab a proposé de remédier à ces défauts avec sa nouvelle version, le modèle E/F: réacteur plus puissant, emport accru de kérosène, nouveau radar dès 2016.

Les Forces aériennes ont bien tenté de résister. En 2009, elles jugeaient ces améliorations proposées sur le papier pour la version modernisée «insuffisantes au vu des risques technologiques». Dans le rapport de synthèse sur lequel le Conseil fédéral s’est basé, les critères de pondération ont été modifiés durant l’été 2011, permettant à la nouvelle version du Gripen d’atteindre les minima. Pourquoi, se demande aujourd’hui une sous-commission du Conseil national présidée par le pilote Thomas Hurter.

Parce que le choix d’Ueli Maurer était déjà fait. Depuis belle lurette.

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