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cinéma mercredi 27 juin 2012

La Havane, je t’aime pour une semaine

Le trompettiste Alexander Abreu et le cinéaste Emir Kusturica fraternisent. Entre les artistes et leurs personnages, la barrière est mince. (Frenetic films)

Le trompettiste Alexander Abreu et le cinéaste Emir Kusturica fraternisent. Entre les artistes et leurs personnages, la barrière est mince. (Frenetic films)

Film à sketches, «7 Jours à La Havane» réunit des signatures prestigieuses. Mal accueilli à Cannes, il vaut mieux que sa réputation

A quoi tient la réputation d’un film? Parfois, il suffit d’un mouvement d’humeur festivalier, et l’affaire est réglée. C’est ce qui est arrivé à 7 Jours à La Havane, film à sketches collectif qui, entre la rumeur d’une opération publicitaire et le soupçon d’un passe-droit, aura été l’une des cibles privilégiées de la presse au dernier Festival de Cannes. Découvert à tête reposée en ce début d’été, cet assemblage devient pourtant une expérience des plus agréable. Un film qui, entre Paris, je t’aime (2006) et Tokyo! (2008), eux aussi présentés à Cannes dans la section Un Certain Regard, ne dépare en tout cas pas le genre.

On peut même penser qu’entre les 18 très courts sketches de l’un et les trois longs de l’autre, ce nouveau film trouve un meilleur équilibre. L’idée d’égrener les jours d’une semaine est arbitraire, mais un réel effort a été fourni pour donner au film une structure. C’est ainsi que l’écrivain Leonardo Padura Fuentes (célèbre auteur de romans policiers) a imaginé une dizaine de sujets proposés aux cinéastes internationaux invités à participer. Quatre ont mordu à l’hameçon (le Portoricain Benicio Del Toro, l’Argentin ­Pablo Trapero, l’Espagnol Julio Medem et le Cubain Juan Carlos Tabio) tandis que les trois autres (le Palestinien Elia Suleiman, le Franco-Argentin Gaspar Noé et le Français Laurent Cantet) optaient pour une carte blanche. Dès lors, même si l’on ne peut s’empêcher de préférer certains à d’autres, il se dégage de l’ensemble une réelle unité, parsemée d’éclats, comme dans les meilleures compilations musicales.

C’est l’acteur Benicio Del Toro (le «Che» de Soderbergh, déjà auteur d’un court-métrage en 1995) qui ouvre les feux avec «El Yuma», mot local signifiant «l’Américain». Ce dernier est un jeune acteur (Josh Hutcherson de Hunger Games), touriste en quête de sensations fortes, qui se laisse entraîner dans une soirée trop arrosée et sexuellement incertaine. Mine de rien, les rapports entre Américains et Cubains sont croqués avec humour et humanité, dans une mise en scène enlevée.

La boisson joue encore un rôle central, disputé par la musique, dans «Jam Session» de Pablo Trapero. Cette fois, le visiteur n’est autre que le cinéaste Emir Kusturica dans son propre rôle, venu chercher une récompense au Festival de La Havane. Mais son chauffeur de taxi, ingénieur de formation et trompettiste doué à ses heures, l’invitera à une expérience autrement plus authentique, dans le style tout en plans-séquences du cinéaste.

On entre vraiment dans le vif du sujet, la vie à Cuba, avec «La Tentation de Cecilia» de Julio Medem, triangle amoureux inspiré du roman classique Cecilia Valdes: une jeune chanteuse doit choisir entre son petit ami sportif et un séduisant imprésario espagnol (l’Allemand Daniel Brühl!) qui lui promet la gloire en Europe. Ce méli-mélo érotique a ses attraits, mais c’est aussi le maillon faible de l’ensemble. La meilleure idée est encore d’en faire revenir l’héroïne plus tard, dans l’amusant «Doux amer» du vétéran Juan Carlos Tabio, pas par hasard le plus ancré dans la réalité locale. On y assiste à la journée d’une famille recomposée dont la femme/mère jongle entre confection de pâtisseries et son travail de psy médiatique. Avec ses comédiens fétiches de Fraise et chocolat, Guantanamera et Liste d’attente, une miniature sur l’art de vivre cubain, fait de débrouillardise, de tolérance et de tristesse de voir filer la jeunesse.

Les «cartes blanches», elles, ont donné les sketches les plus frappants. Elia Suleiman (Intervention divine, Le Temps qu’il reste) signe ainsi le meilleur avec «Journal d’un débutant», qui le met en scène, sérieusement blanchi, en visiteur déphasé qui erre entre son hôtel, le front de mer, un zoo et son ambassade. A la fois ironique, poétique et politique, il capte en plans fixes quasi muets toute la langueur décatie de l’île, dans l’attente que finisse un discours-fleuve du lider maximo (et le blocus américano-israélien?).

Aussitôt derrière, Gaspar Noé ­(Irréversible, Enter the Void) vise l’électrochoc avec son «Rituel», qui voit des parents surprendre les amours homosexuelles de leur fille et la soumettre à une sorte d’exorcisme nocturne. Ambiance lourde, homophobie et santeria provoqueront, soit la fascination, soit l’attaque de paupières, sans doute selon la façon dont on a reçu le Suleiman.

Enfin, «La Fontaine» de Laurent Cantet (Vers le Sud, Entre les murs) recrée une scène dont le cinéaste fut le témoin: une vieille dame affirme avoir eu une visitation de la Vierge et sa famille se démène pour lui bâtir à la hâte une chapelle. Entre style documentaire et «néoréalisme rose», une jolie manière de conclure sur l’esprit de solidarité qui éclaire la vie dans n’importe quelle circonstance. Dernier cliché folklorique d’un film touristique? Pour nous, même si on ne saurait affirmer qu’on y apprend grand-chose de neuf, le tour d’horizon aura paru plutôt complet et varié. Tout en s’amusant à reconnaître la patte de chacun, on apprécie l’équilibre des tonalités et la complémentarité de ces sketches dont la durée (entre 15 et 20 minutes) n’excède jamais leur mince sujet. Au total, bien mieux qu’un assemblage hasardeux d’auteurs en vacances, aux frais d’une grande marque de rhum!

VV 7 Jours à La Havane (7 Dias
en La Habana),
de Benicio Del Toro, Pablo Trapero, Julio Medem,
Elia Suleiman, Gaspar Noé, Juan Carlos Tabio et Laurent Cantet
(France/Espagne 2012), avec
Josh Hutcherson, Vladimir Cruz; Emir Kusturica, Alexander Abreu; Daniel Brühl, Melvis Estevez,
Leo Benitez; Elia Suleiman; Mirta Ibarra, Jorge Perugorria. 2h09.

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