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exposition samedi 21 avril 2012

Le graphisme suisse, des montagnes sublimes aux écrans tactiles

Karl Gerstner, projet pour Swissair vers 1979. (Umberto Romito)

Karl Gerstner, projet pour Swissair vers 1979. (Umberto Romito)

Le Museum für Gestaltung de Zurich présente une aventure qui commence avec les affiches du début du XXe siècle et qui culmine avec la naissance d’un «style suisse» international à partir des années 1950-1970

De tous les objets de ­mobilier urbain, les ­panneaux d’arrêts de transports en commun sont sans doute les moins visibles, ou plutôt les moins perceptibles, bien qu’ils fassent partie depuis des décennies du paysage de nos villes. Leur importance ne saute aux yeux que dans les pays qui n’en possèdent pas, lorsqu’il faut s’habituer aux facéties de véhicules collectifs s’arrêtant n’importe où à la demande. Devant un panneau, comme celui qui signale le Museum für Gestaltung de Zurich, le passant ne se demande pas comment il est fait, quelle police de caractères a été choisie pour le produire et pourquoi telle couleur est utilisée pour tel service. Il se contente de regarder où il se trouve, où il souhaite aller et comment il va le faire.

Le panneau de la Limmatstrasse face au Museum für Gestaltung et à la Zürcher Hochschule der Künste est l’un des objets qui figurent dans l’exposition 100 ans de graphisme suisse que ce musée consacre à une aventure commencée au début du XXe siècle avec le triomphe des affiches lithographiées et qui se poursuit aujourd’hui sur les écrans des ordinateurs du monde entier. Pourquoi une chose d’usage aussi banal est-elle devenue une pièce de musée?

De tout temps, les pays se sont confondus avec les paysages. Les différences ne sont pas toujours aussi frappantes que celle qui sépare le Cervin d’un horizon marin ou l’Empire State Building de la tour Eiffel. La plupart du temps, ces différences sont à peine sensibles. Elles passent par la cohérence de détails qui sont présents dans tous les secteurs de la vie quotidienne. Il suffit d’un presque rien pour savoir où l’on se trouve, ici et pas ailleurs. Le graphisme fait partie de ces presque riens qui construisent l’image des paysages urbains et périurbains où vivent désormais la majorité des habitants de la planète. Le Museum für Gestaltung raconte un siècle pendant lequel s’est forgé l’un des aspects les plus discrets et les plus intenses de notre paysage, celui que nous retrouvons du lac Léman au lac de Constance et qui nous accompagne à chaque échangeur d’autoroute et dans les voitures des CFF.

La scénographie des expositions d’art graphique est toujours difficile à saisir pour les non-spécialistes. Transporter des signes et des ­signaux d’usage aussi courant que ceux des panneaux de signalisation, des étiquettes de biens de consommation, des enseignes de magasins ou des pages de journaux virtuelles et réelles, a pour effet de les dépouiller de leur familiarité et de leur donner une complexité apparente qui est absente de leur simplicité pratique. Pour franchir cet obstacle, le Museum für Gestaltung a disposé en hauteur tout au long du parcours cent affiches suisses, une par année, une frise qui surplombe des niches où sont décrits quelques-uns des épisodes les plus marquants de l’histoire du graphisme suisse, de la création des magasins PKZ en 1915 aux manifestes visuels de la Rote Fabrik de Zurich, en passant par les images de firmes comme Swissair, les CFF ou les magasins ABM et par la création des polices de caractères Helvetica et Univers au milieu des années 1950.

Le poids des images dans les processus d’identification est résumé par celles qui sont associées à Swissair. L’échelle de coupée des avions de la compagnie aérienne, dessinée par l’artiste graphiste Karl Gerstner (1930) en 1979, réunit tous les caractères d’un objet-signe dont la rationalité fonctionnelle donne immédiatement une idée de la période durant laquelle il a été conçu (avant les accès directs aux avions depuis les salles d’embarquement) et dont l’association d’un nom de marque avec le drapeau du pays indique la place de Swissair parmi les choses qui constituent notre imaginaire national – imaginaire d’ailleurs mis à rude épreuve le 2 octobre 2001 au moment du grounding. Cette échelle de coupée unit deux aspects essentiels des images d’identification. Premièrement, celui qui est lié à leur usage pratique (monter dans un avion), deuxièmement, celui qui est lié à leur usage symbolique puisqu’il rapproche un mot («swiss») et le drapeau rouge à croix blanche.

Karl Gerstner a été formé dans les écoles d’art et d’arts appliqués de Suisse alémanique. Il fait partie de la deuxième génération des graphistes de l’après-guerre. Il est à la fois peintre non figuratif, dans la grande tradition du constructivisme zurichois, et graphiste. S’il a obtenu une reconnaissance internationale en tant que graphiste, il a toujours souffert de ce qu’il considère comme une reconnaissance insuffisante en tant qu’artiste. Sa relation complexe entre ses deux métiers illustre la manière dont l’histoire artistique suisse a alimenté la réussite industrielle de notre graphisme et plus largement le lien entre l’art et ses applications sociales, une vieille histoire puisque les armoiries ont été dans un passé lointain l’un des points de liaison entre la peinture et la fabrique des symboles et des signes à usage politique, social et économique.

La création des polices de caractères Helvetica par Max Miedinger à Bâle et Univers par Adrian Frütiger à Zurich en 1957 marque l’entrée de ce qu’on appelle depuis le «style suisse» dans le monde entier. Ces polices ont connu un succès immédiat. Elles ont été adoptées partout. Elles ont été utilisées par les plus grandes firmes d’informatique qui n’ont pas hésité à en faire concevoir des dérivés pour ne pas avoir à payer de droits. C’est ainsi que le modèle Helvetica/Univers est présent aujourd’hui, sous un nom ou un autre, sur les écrans des ordinateurs, des smartphones et des tablettes de toute la planète.

Le fait que ces caractères aient été conçus chez nous n’est pas dû au hasard. Il tient aux relations serrées que nos architectes et nos graphistes entretenaient avec le mouvement moderniste dès le premier tiers du XXe siècle, notamment en Allemagne, et au sort que le nazisme a infligé à son avant-garde artistique à partir des années 1930. Les meilleurs professeurs se sont retrouvés dans nos écoles d’art et ils ont formé une génération de graphistes dont beaucoup ont été engagés un peu partout et ont répandu leur vision rationaliste des images, ce «swiss style» qui s’est finalement identifié à un style international.

La frise d’un siècle d’affiches permet de mieux comprendre comment s’est opéré le passage de l’image mythologique de la Suisse forgée au XIXe siècle à une modernité d’exportation.

Dès 1912 (puisque l’exposition commence cette année-là), nos affichistes participent à l’essor des publicités issues de la lithographie et des techniques d’imprimerie qui permettent de réaliser des images de grande taille en couleur et en nombreux exemplaires. Ces affiches vantent la qualité de nos sites touristiques, mais aussi les délices de la consommation dans nos magasins et les vertus des nouveaux véhicules automobiles – des modes de vie et des moyens pour les pratiquer.

L’affiche touristique est marquée par une iconographie née des paysages sublimes peints par l’Allemand Kaspar David Friedrich, par le Suisse Kaspar Wolf ou par l’Anglais Joseph M. William Turner au tournant du XIXe siècle, puis par les peintres alpins comme ceux de l’école de Genève. Ce sont les signes précurseurs de la découverte de la montagne comme centre de loisirs. Mais la Suisse ne propose pas que des loisirs. Ses affiches célèbrent aussi ses capacités commerciales ou industrielles et le développement des nouveaux moyens de circuler.

Dès la naissance de ce mode de communication, les affichistes suisses se greffent sur les courants artistiques d’avant-garde. Les magasins PKZ empruntent au début des années 1920 leur vocabulaire formel aux futuristes et aux cubistes. Ce lien, qui trouve son origine dans les écoles d’art et dans les professions annexes exercées par les artistes, est à l’origine de leur succès quand ils adoptent des positions plus radicales qu’illustrent les affiches conçues pour Swissair et pour Olivetti (une firme italienne qui a donné une impulsion décisive au design international dans les années 1960-1970).

Le style suisse est devenu notre environnement local quotidien en devenant un modèle global et en devenant un modèle, il est devenu un objet de musée.

100 Jahre Schweizer Grafik
(100 ans de graphisme suisse).
Museum für Gestaltung, Ausstellungsstrasse 60, Zurich.
Rens. 043 446 67 67
et www.museum-gestaltung.ch
Ma-di 10 h à 17 h (me 10 h à 20 h). Jusqu’au 3 juin.

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