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éducation lundi 05 mars 2012

«Il faut enseigner le respect de la différence»

Kevin Jennings. Pionnier de la prévention de l’homophobie. (DR)

Kevin Jennings. Pionnier de la prévention de l’homophobie. (DR)

Vaud et Genève mettent en place des mesures de prévention de l’homophobie en milieu scolaire. Rencontre avec l’Américain Kevin Jennings, spécialiste de cette question

Les études réalisées par le gouvernement américain le montrent: la détresse psychique de certains jeunes LGBTI (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et intersexes) induite par le harcèlement moral et physique qu’ils peuvent subir à l’école a de graves conséquences. Les insultes, l’exclusion, l’intimidation, les agressions augmentent le risque de ­dépression, de consommation de drogue, ou encore de tentative de suicide.

Depuis octobre 2010, les cantons de Vaud et Genève se sont dotés d’une attachée aux questions d’homophobie et de diversité en milieu scolaire, et ont marqué leur volonté de travailler activement à sensibiliser les adolescents et les enseignants à l’importance de respecter la variété des identités.

Une nouvelle campagne d’affichage est visible à Genève, et une conférence avait lieu la semaine dernière à l’Université. Kevin Jennings, ancien vice-ministre adjoint de l’administration Obama, en était l’invité. Pionnier de la prévention en milieu scolaire aux Etats-Unis, cet ancien maître de lycée diplômé de Harvard partage ses réflexions.

Le Temps: Vous évoquez l’hétérosexualité comme un privilège inconditionnel. Qu’est-ce que cela signifie?

Kevin Jennings: Une personne hétérosexuelle n’a pas besoin de se soucier d’assumer son orientation ou son identité de genre, tout comme une personne de type caucasien n’a pas besoin de se soucier de la couleur de sa peau en Occident. Il est très important de comprendre en quoi la situation des jeunes LGBTI est unique. Si vous appartenez à une autre minorité, par exemple noire ou juive, vous avez probablement une famille noire ou juive et faites partie d’une communauté depuis votre enfance. Si vous êtes un(e) adolescent(e) lesbienne ou gay, vous n’avez probablement pas de parents homosexuels, ni de contacts particuliers avec une quelconque communauté homosexuelle. Les adolescents LGBTI, comparés à d’autres minorités, sont donc particulièrement isolés. Nous avons réalisé une enquête qui a révélé que l’orientation sexuelle et l’identité de genre sont la deuxième cause de harcèlement à l’école, juste après l’apparence physique, mais bien avant l’origine ethnique ou l’appartenance religieuse.

– Pourquoi les origines ethniques ou l’appartenance religieuse ont-elles moins d’impact?

– Cette question nous renseigne sur l’importance du rôle de l’école. Aujourd’hui, les écoles ont des lois qui protègent de la discrimination raciale. Elles ont des programmes de prévention, et la question raciale est régulièrement abordée en cours. Cela a été mis en place depuis presque cinquante ans. Quand j’étais à l’école, dans le Sud où j’ai grandi, les injures racistes étaient constantes. Aujourd’hui, mes nièces et neveux n’utiliseraient jamais ces insultes, car ils ont été éduqués. Ce n’est pas arrivé par hasard.

– Quelles sont les mesures à mettre en place selon vous?

– Trois conditions doivent être réunies. Tout d’abord, l’institution doit expliciter des objectifs anti-discrimination liés spécifiquement aux LGBTI; il ne suffit pas d’avoir une simple politique liée en général à la diversité. La deuxième condition est la formation des enseignants. Ils doivent avoir des outils à disposition pour aborder la discrimination à l’égard des personnes LGBTI. Enfin, il faut encourager l’ouverture et la vigilance individuelles dans la pratique de tous les jours. Ce n’est que lorsque les enseignants auront intégré ces notions que les changements s’opéreront, devenant institutionnels, et donc réellement durables.

– Certains politiciens expriment leur peur du prosélytisme, estiment que parler de l’homosexualité, c’est l’encourager.

– Eh bien, vous savez, si on suivait ce raisonnement, il ne devrait y avoir aucune personne LGBTI, puisque l’école pour l’instant ne fait du prosélytisme qu’en faveur de l’hétérosexualité, qui est montrée comme seul modèle du couple! Mais il se trouve que des personnes se découvrent tout de même gays. Donc, l’idée que l’école puisse influencer votre orientation sexuelle est réfutée par leur simple existence! Parler de ­l’homosexualité ne va pas augmenter le nombre de lesbiennes et de gays; mais davantage de personnes se sentiront à l’aise de dire la vérité et d’être eux-mêmes.

– Qu’en est-il des jeunes enfants? Peut-on aborder la diversité avec eux?

– Evidemment! Attention: personne ne dit qu’il faut parler de sexe avec des enfants. Il est inapproprié de parler d’actes sexuels avec de jeunes enfants, qu’il s’agisse d’hétérosexualité, d’homosexualité ou de bisexualité. Mais il n’est pas inapproprié de leur apprendre qu’il existe différents types de gens autour d’eux, que le monde dans lequel ils vivent comporte une diversité de personnes, y compris des personnes gays. Le plus tôt ils en prendront conscience, le moins ils développeront de la peur et du rejet lorsqu’ils seront mis face à cette réalité. Il s’agit simplement de leur montrer qu’il existe une variété de configurations de relations, de couples, de familles.

– Quel est le lien entre les questions liées aux LGBT et les questions liées au genre?

– C’est un lien très profond. Si un établissement est dénué d’homophobie, il n’y aura pas de sexisme, et inversement. Socialement, la distinction des genres masculin et féminin est très réductrice. Et l’homophobie est une arme, un outil pour maintenir les individus dans ces rôles. Comment appelons-nous un garçon qui ne se comporte pas comme un garçon? Une pédale. Et une fille que l’on trouverait trop forte, trop décidée? Une gouine. L’homophobie est donc utilisée pour renforcer les préjugés de genre, et les préjugés de genre renforcent l’homophobie. C’est un cercle vicieux. Les études montrent que les pays où les droits LGBTI sont le mieux protégés sont aussi ceux qui sont les plus attentifs à l’égalité entre la femme et l’homme.

– Que répondre aux enseignants qui estimeraient que cette vigilance et cette prévention ne font pas partie de leur job?

– A ceux qui trouvent que cela n’a rien à voir avec dispenser un cours de maths ou d’anglais et que c’est le rôle de la famille d’inculquer les valeurs qui lui sont propres, je répondrai deux choses. Un: nous savons que les étudiants qui ont peur ne peuvent pas apprendre, toutes disciplines confondues! En utilisant l’imagerie cérébrale, les neurologues ont identifié que, sous l’effet de la peur, la partie du cerveau liée à l’apprentissage cesse de fonctionner. Et il me semble qu’il est du devoir des enseignants de créer les conditions nécessaires à la réussite académique de leurs élèves. Donc oui, cela fait partie de leur travail! Deux: à la maison, les élèves et étudiants acquièrent toutes sortes de systèmes de valeurs. Le rôle de l’école est de leur apprendre le respect, la capacité à vivre ensemble, indépendamment de savoir s’ils partagent ou non les valeurs des autres. L’école doit enseigner le respect de la différence comme base fondamentale. C’est indispensable dans une démocratie.

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