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Jour pour jour mardi 21 février 2012

«Excréments littéraires»

L’ancêtre du journalisme moderne fut conspué par La Bruyère puis par Voltaire. Il s’appelait Donneau de Visé et rêvait de célébrité. De là date l’éternelle querelle française entre littérature et journalisme

21 février 1937, Gazette de Lausanne . Par hasard, je tombe sur un article concernant mon aïeul. Le mot est impropre. Je ne partage ni les racines ni les branches de son arbre généalogique, pas davantage son ADN, et certainement pas sa conception de la célébrité. Mais je me dis que sans lui, je ne serais peut-être pas en train d’écrire ce que vous êtes en train de lire.

L’homme s’appelle Jean Donneau de Visé (1638-1710). Il se rêvait écrivain, les encyclopédies le citent comme le fondateur, en 1672, du Mercure galant , trimestriel devenu mensuel. En langage moderne, Jean Donneau de Visé était journaliste-éditeur ou directeur de publication, enfin bref, il était dans la presse. Avec son Mercure galant , il inaugurait le journalisme moderne, fait d’illustrations, de nouvelles de la cour et de la ville, de critiques, d’échos venus de l’étranger, de comptes rendus événementiels et culturels. Il savait fidéliser les lecteurs, notamment par des énigmes dont la solution se trouvait dans le numéro suivant, et fut le premier à insérer de la publicité dans son journal.

Mais le mensuel servait surtout à faire la promotion de Donneau de Visé et de ses pièces. C’est ce que nous apprend Noëlle Roger – une des premières femmes journalistes en Suisse romande – qui le voyait comme un écrivain «surarriviste», capable de dénigrer les meilleurs auteurs, dont Racine et Molière, rien que pour se faire remarquer. Et avoir le toupet, par la suite, de demander à Molière de se faire jouer par lui au Théâtre du Palais-Royal. Voilà comment elle décrit notre homme: «Du talent? de la facilité plutôt, et l’art de s’en servir; une intelligence ingénieuse qui découvre les expédients propres à la mettre en valeur; un besoin continuel de faire parler de soi en dénigrant les autres; la flatterie employée sans vergogne lorsqu’elle peut être utile.»

Donneau de Visé fut haï de ses pairs. La Bruyère, contre lequel il fit campagne pour qu’il n’entre pas à l’Académie française, tenait son périodique «au-dessous du rien», et Voltaire, un siècle plus tard, parle de ses écrits comme d’«excréments de la littérature». Donneau de Visé n’épargna pourtant pas sa peine. Il consacra aux événements politiques et militaires de son époque douze volumes (Les Affaires du temps), travailla aux Mémoires de Louis XIV le Grand – ce qui lui a valu une rente du roi –, écrivit une cinquantaine de pièces. Mais pour le rabaisser, ses contemporains le renvoyaient chaque fois à son métier de journaliste, considéré par eux comme une occupation d’impatients arrivistes, de frustrés et de commères. C’était aussi l’avis de Balzac qui, dans ses sublimes Illusions perdues , oppose le noble sacerdoce d’écrire à la vile ambition de commenter.

Il n’y a qu’en France où presse et littérature entretiennent des rapports aussi houleux et incestueux, où les journalistes rêvent d’être écrivains et les écrivains d’influents chroniqueurs, dans un même sentiment d’envie.

Malgré sa passion pour la célébrité, Donneau de Visé est tombé dans l’oubli, pas son Mercure galant transformé en Mercure de France, prestigieuse maison d’édition. Ainsi va la France: tout finit toujours en littérature.

Chaque mardi, notre chroniqueuse cherche dans les archives de la Gazette de Lausanne, du Journal de Genève et du Nouveau Quotidien, un fait relaté le même jour mais à une date tirée au sort.

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