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flirt mercredi 08 avril 2009

L’âme surf

Le tabou est tombé: les sites de rencontres connaissent en Suisse des progressions impressionnantes. L’un d’entre eux est venu présenter mardi à Genève des tests d’affinités

C’est le genre d’histoire à la limite du cliché et qu’on a lue dans la presse anglo-saxonne. Kevin (appelons-le Kevin) était un riche trader, il conduisait une Porsche Cayenne et vivait dans un loft – enfin, il y dormait plutôt, tant il était occupé, sitôt son travail terminé et ses millions engrangés, à faire la fête et à dépenser sans compter. Eh bien, désormais, Kevin loue un studio en banlieue, il est ruiné, il a revendu ses costumes bespoke sur eBay. Et que fait-il, dans son 29 mètres carrés? Il cherche l’âme sœur. Pas au bistrot où la bière est désormais trop chère pour lui. Mais sur Internet.

Ainsi, selon le New York Times, Match.com, le géant des rencontres sur Internet, aurait connu, fin 2008, son plus juteux trimestre depuis 7 ans. Le journal cite d’autres sites américains ayant enregistré jusqu’à +40% d’inscriptions – notamment en raison de l’arrivée massive des femmes. L’agence Dow Jones affirme que le secteur table sur une année 2009 exceptionnelle. Elle cite Zoosk, un site qui vise les 20-30 ans et qui affirme vivre depuis la crise une «croissance sans précédent». Le fait que les prix d’abonnement aient baissé n’est pas étranger à ce boom général.

Il n’y a pas que le manque d’argent qui pousse les célibataires dans les bras d’Internet. Le magazine Time explique aussi que les débâcles financières sont des périodes de remise en question, de réajustement des valeurs. «Les gens se sentent émotionnellement plus fragiles. Ils veulent du changement. On assiste à un retour vers de la substance», lit-on ailleurs. «C’est mon psy qui m’a conseillé de m’inscrire sur un site de rencontres», se confie plus loin un chômeur. Affronter la dureté de la vie à deux, bien sûr. Mais pas avec un(e) sans-emploi. Sur des plates-formes comme Plentyoffish.com ou Blackpeoplemeet.com, «job» est devenu un mot clé presque aussi sollicité que «mariage».

A cela s’ajoute que toute une frange d’employés, aujourd’hui au chômage, disposent de beaucoup de temps libre pour surfer. Sans compter que cette fréquentation à la hausse est encouragée par les journaux, eux-mêmes prodigues en conseils pour faire des économies. Surfer au lieu de sortir, donc. Mais aussi aller draguer en bibliothèque plutôt qu’en disco. Acheter ses fleurs chez Aldi qui a la bonne idée d’emballer ses roses rouges dans du papier vierge pour que la destinataire ignore que le bouquet vient d’un grand magasin bon marché, et pas d’un fleuriste sophistiqué. Et cetera.

Et les Suisses? «Nous continuons à enregistrer une progression annuelle de 10 à 15%. C’est excellent, mais nous ne pouvons pas dire que cette progression est liée à la crise. En Suisse, l’impact de la crise ne s’est pas – ou pas encore – fait sentir aussi brutalement que dans d’autres pays anglo-saxons. Difficile de comparer», répond Yvan Vuignier, directeur de Swissfriends.ch, l’un des sites de rencontres helvétiques les plus fréquentés.

«La Suisse ne connaît pas la crise, au contraire. En décembre et janvier, nous avons noté une augmentation des inscriptions de près de 10%», se réjouit-on officiellement chez Meetic. Même progression globale pour Parship qui note jusqu’à +20% début de 2009: «C’est réjouissant, mais le début de l’année est traditionnellement la période la plus forte. Janvier est le mois des bonnes résolutions, celui où on met en pratique ses désirs de changement de vie. Et ensuite arrive la Saint-Valentin», commente Martin Dobner, directeur commercial de Parship pour la Suisse et l’Autriche.

Nicolas Vadureau, directeur commercial de Parentsolo.ch, un site tout neuf qui s’adresse aux parents célibataires, confirme: «Nos adhésions ont dépassé nos attentes.»

La seule trace de désarroi, et encore, se verrait dans la prudence des internautes. Martin Dobner: «Ils correspondent beaucoup plus longtemps avant de se rencontrer dans la vraie vie, ils se testent d’avantage sur la Toile, sont moins impulsifs.»

Si ce n’est pas la crise qui dope les sites de rencontres helvétiques, comment expliquer leurs performances? «Il y a la progression régulière d’Internet dans les foyers. Surtout, se rencontrer sur un site n’est plus un tabou. Des personnes qui ne pensaient pas utiliser ce moyen pour élargir leur cercle de connaissances l’ont adopté, sans distinction d’âge», explique Yvan Vuignier. «Les Suissesses et les plus de 50 ans se sont mis nombreux aux sites de rencontres», confirme Martin Dobner.

Quant à l’évolution des sites de rencontres, les spécialistes s’accordent pour la voir se développer dans les niches de plus en plus spécialisées. «Je crois également beaucoup aux groupes de personnes qui vont se réunir sur le Net selon leurs affinités, un peu comme on va à une soirée pour rencontrer des gens qui nous ressemblent», prévoit Nicolas Vadureau. Un mode de faire que les spécialistes appellent le matchdating.

Meetic a d’ailleurs présenté mardi à Genève un nouveau service, Meetic Affinity, qui vise justement à rapprocher des personnes possédant de nombreux points communs. Elle se base sur une série de tests pour mettre en relation des hommes et des femmes «partageant au moins 65% de valeurs, de croyances ou d’intérêts». Un facteur essentiel pour le public visé: des gens de 35 ans et plus ayant déjà une vie sentimentale derrière eux et cherchant à nouer une relation stable.

Ces derniers mois, les sites de rencontres ont donc vécu un tournant: celui de la démocratisation. Ce qui ne signifie pas uniformisation. Le web a beau être le média mondialisé par excellence, les différences nationales y sont encore criardes. Ainsi, en Italie, les femmes sont-elles quasi absentes des sites de rencontres alors qu’en Grande-Bretagne, elles sont majoritaires, comme le rappelait le journal Le Monde. Au Danemark, la gratuité de l’accès proposé aux femmes a été très mal reçue par ces dernières, alors qu’ailleurs, elle est fréquente.

En la matière, les Suisses ne sont pas ce qu’ils croient: «Figurez-vous que selon une étude interne, explique Martin Dobner, 10% des Suisses de plus de 50 ans ont déjà rencontré un partenaire sur le réseau. Comme souvent, les Suisses sont beaucoup plus modernes qu’ils le croient.»

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